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Je sais où je vais. Je n’arrive pas à le dire.

Cet article est paru dans ma newsletter Inspire le changement le 27 juillet 2026. Recevoir les prochains numéros →

Hello,

Tu as remarqué comme on peut savoir exactement ce qu’on fait, pourquoi on le fait, pour qui on le fait, et pourtant hésiter une demi-seconde de trop quand quelqu’un demande « Et toi, tu fais quoi ? »

Pas parce que la réponse est fausse. Parce qu’elle n’est pas encore tout à fait à soi.

Ce que tu vas comprendre cette semaine :

  • Pourquoi changer de rôle est si difficile même quand on le veut vraiment

  • Ce que ton cerveau fait quand tu changes d’identité professionnelle

  • Pourquoi le syndrome de l’imposteur s’emballe dans les transitions de rôle

  • Comment traverser une bascule identitaire sans attendre d’être prête

  • Par où commencer quand l’identité n’a pas encore suivi ?

C’est ce que vivent les reconvertis. Ceux qui ont quitté un métier pour en construire un autre. Ceux qui ont pivoté après des années dans une case bien identifiée. Ceux qui ajoutent une brique nouvelle à une identité déjà installée et qui se retrouvent dans ce no man’s land inconfortable où l’ancienne étiquette ne tient plus, et la nouvelle n’est pas encore tout à fait cousue.

Ce moment-là a un nom. J’y reviendrait.

Ça fait un peu plus de six ans que j’accompagne des entrepreneurs, en parallèle de mon activité de sophrologue. Début 2025, mon activité est au bord du gouffre, je le raconte en partie ici.

A ce moment là, j’ai 3 solutions :

  • Abandonner après 10 ans d’entreprenariat ;

  • Relancer mon activité de sophrologue spécialisée en santé mentale, option deuil et développer mon activité de mentorat auprès des entrepreneurs

  • Me consacrer uniquement au mentorat des indépendants.

On est d’accord que ça fait deux de trop !

Mais je suis ambitieuse et je choisis l’option 2.

Un an plus tard, je m’essouffle, aucune des deux activités n’a vraiment repris. Et une envie devient conviction : me consacrer à cent pour cent au mentorat entrepreneurial.

Sauf que.

Dix ans de sophrologie, ça ne s’efface pas à l’entrée d’un afterwork. Sur la place de Nantes, beaucoup me connaissent comme sophrologue. Alors quand quelqu’un me demande ce que je fais et que je dis « Mentor d’indépendants », il y a encore parfois cette demi-seconde. Cette légère hésitation dans la voix. Comme si les mots étaient justes mais pas encore tout à fait incarnés.

Ce n’est pas du doute sur ce que je fais. Ce n’est pas un manque de compétences, j’ai une expérience réelle et sérieuse, en communication, en marketing, en sophrologie. Je sais précisément ce qui se joue à l’intérieur des gens, y compris de moi-même. C’est même, in fine, ce qui me permet de faire ce travail avec justesse.

Mais l’identité, elle, n’a pas encore tout à fait basculé. Et je trouve ça suffisamment intéressant à observer de l’intérieur pour en faire l’objet de cette lettre.

Parce que tu traverses peut-être la même chose. Peut-être pas avec les mêmes termes, peut-être pas dans le même domaine. Mais cette sensation de savoir où tu vas, et de bloquer encore un peu sur comment te présenter à toi-même.

— La question de la semaine —

Pourquoi changer de rôle est si difficile même quand on le veut vraiment ?

Est-ce que tu sais faire la différence entre un manque de légitimité et une identité professionnelle qui n’a pas encore fini de basculer ?

— Ce que la science dit là-dessus —

Ce que ton cerveau fait quand tu changes d’identité professionnelle

En 1987, les psychologues sociaux français Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois publient Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens1. Derrière le titre provocateur, il y a une thèse sérieuse sur l’engagement et la construction identitaire. Ce qu’ils montrent : nous ne sommes pas simplement ce que nous pensons être. Nous sommes, en grande partie, ce que nos comportements passés ont solidifié.

Gérard arrive avec sa certitude habituelle. « Attends. Tu me dis que dix ans à te présenter comme sophrologue, ça a littéralement construit quelque chose dans ton cerveau ? » Oui. C’est exactement ça. « Et que maintenant ton cerveau résiste à changer, même si toi tu veux changer ? » Même si moi je veux changer, Gérard.

Joule et Beauvois montrent que plus on s’est engagé publiquement dans une identité, plus le cerveau la défend, non pas par attachement sentimental, mais parce qu’il traite la cohérence identitaire comme une ressource à protéger. Chaque fois que je me présentais comme sophrologue, je renforcait la solidité de cette case. Pas consciemment. Mécaniquement. Et maintenant que je veux sortir de cette case, le cerveau perçoit ça comme une menace à une construction de dix ans. Il résiste. Pour de vrai.

Ce n’est pas de l’indécision. C’est de la cohérence cognitive.

Mais il y a un deuxième niveau, encore plus intéressant. En 2000, le sociologue français Claude Dubar publie La crise des identités2. Il y décrit ce qu’il appelle les transitions identitaires professionnelles : ces périodes où une ancienne identité commence à se défaire avant qu’une nouvelle soit pleinement construite. Et ce qu’il observe, c’est que ce flottement n’est pas un signe d’échec. C’est la condition normale de toute vraie transition.

Dubar distingue l’identité pour soi : ce qu’on sait de soi, ce qu’on se dit en privé et l’identité pour autrui : ce que les autres reconnaissent et nomment. Dans une transition, les deux se désynchronisent. L’identité pour soi bascule en premier. L’identité pour autrui résiste, parce qu’elle dépend du regard des autres, de leur habitude de nous nommer comme ils nous ont toujours nommés.

Paulette a compris avant que j’aie fini. « Oh mais c’est exactement ça ! Toi tu sais que tu es mentor. Mais tes contacts te voient encore sophrologue. Et du coup tu oscilles entre les deux. » Exactement, Paulette. Ce n’est pas une faiblesse. C’est le temps de latence normal entre une identité intérieure qui a déjà basculé et une identité sociale qui n’a pas encore suivi.

— Ce que la psychologie dit là-dessus —

Pourquoi le syndrome de l’imposteur s’emballe dans les transitions de rôle

En 1978, Pauline Rose Clance et Suzanne Imes décrivent pour la première fois le syndrome de l’imposteur3. On connaît la définition classique : la conviction intérieure d’être une fraude malgré des preuves objectives de compétence. Mais ce que Clance a affiné dans ses travaux suivants est moins connu, et beaucoup plus utile ici.

Elle observe que le syndrome de l’imposteur se déclenche avec une intensité particulière lors des transitions de rôle. Pas chez les débutants, pas chez ceux qui manquent vraiment de compétences. Chez ceux qui changent de titre, de positionnement, de façon de se nommer, alors même que leurs compétences réelles sont intactes, parfois renforcées.

Gérard lève un sourcil. « Donc le syndrome de l’imposteur s’emballe précisément au moment où tu es le plus légitime. C’est beau. » C’est surtout documenté, Gérard. Et c’est pour ça que « travailler ta confiance » n’est pas la bonne réponse. La confiance n’est pas le problème. L’identité l’est.

Je n’ai pas quinze ans de coaching entrepreneurial derrière moi. Je n’ai pas les diplômes business. Ce que j’ai, c’est une double expertise réelle : sophrologie spécialisée santé mentale et communication/marketing, qui me donne une lecture précise de ce qui se joue à l’intérieur d’un indépendant quand il bloque sur son positionnement, son tarif, sa prise de parole. Ce que j’ai, c’est six ans d’accompagnement concret, des clientes qui avancent, des résultats qui tiennent.

Mon cerveau, lui, ne comptabilise pas ça. Il cherche le diplôme qui n’existe pas. La case officielle qui n’a pas encore de nom.

Nom de Zeus !

Et là, il y a une étude de 2022 qui change tout. Basima Tewfik, du MIT Sloan School of Management, publie une recherche sur les personnes qui ressentent le syndrome de l’imposteur lors d’une transition de rôle4. Ce qu’elle trouve est contre-intuitif : ces personnes sont systématiquement perçues comme plus compétentes par leurs interlocuteurs. Pas moins. Plus.

Pourquoi ? Parce que le doute sur soi génère une écoute plus fine, une présence plus attentive, une capacité à vraiment chercher à comprendre l’autre avant de répondre. Ce qu’on vit comme une faiblesse, l’interlocuteur le perçoit comme une qualité relationnelle.

Paulette s’est levée. « Attends. Donc pendant qu’on se sent nulle, les gens en face pensent qu’on est hyper compétente ?! » Oui, Paulette. Grosso modo. « C’est absurde. » C’est documenté.

Ce n’est pas une raison de cultiver le doute. C’est une raison de ne plus le confondre avec un manque de légitimité.

— Ce que ça change en vrai —

Comment traverser une bascule identitaire sans attendre d’être prête

Ce que j’ai appris à observer chez mes clientes, je suis en train de l’apprendre sur moi. Et c’est une expérience particulière, ô combien.

Parce que je sais très bien ce qui se joue. Je connais les mécanismes. Je peux les nommer, les expliquer, les relier à des études. Et pourtant, ça ne suffit pas à effacer la demi-seconde d’hésitation. Savoir ne remplace pas traverser.

Il y a quelque chose que je n’ai pas encore dit dans cette lettre. Depuis deux ans, je creuse l’IA. Pas comme une tendance à suivre, pas comme un outil à maîtriser dans mon coin. Comme un terrain à comprendre de l’intérieur, pour pouvoir, à un moment, le transmettre à mon tour. C’est exactement comme ça que j’ai toujours appris : en vivant d’abord, en transmettant ensuite.

Sauf que.

Entre la sophrologie et le mentorat entrepreneurial, l’IA peut sembler être un écart. Un virage de trop. Quelque chose qui ne rentre pas dans la case.

Ce n’est pas un écart. C’est le même fil.

J’accompagne mes clientes depuis ce que je traverse moi, depuis ce que j’explore, depuis ce que je teste et que je remets en question. C’est comme ça depuis le début. La sophrologie m’a donné une lecture de l’intérieur. Le mentorat m’a donné le terrain pour la transmettre. L’IA me donne un nouveau caillou à retourner, et la conviction que les indépendant qui apprennent à l’utiliser de façon raisonnée, souveraine, depuis leur propre voix, seront ceux qui tiendront sur la durée.

Alors oui. Mon identité en ce moment, elle est à trois dimensions. Sophrologue depuis dix ans. Mentor d’entrepreneurs depuis six. Quelqu’un qui intègre l’IA dans sa pratique et dans son accompagnement, pas comme un produit séparé, comme une couche supplémentaire de ce que je comprends de l’intérieur pour mieux le transmettre.

Trois couches. Une seule cohérence.

Gérard a croisé les bras. « Donc concrètement, tu continues à te présenter comme mentor même quand ça grince. » Oui. « Et ton cerveau finit par suivre. » C’est le pari, Gérard. « C’est pas très sophistiqué. » Non. Mais c’est ce que Joule et Beauvois ont montré depuis trente ans.

Ce qui m’aide aussi, c’est de voir la transition non plus comme un problème à résoudre, mais comme une période avec ses propres règles. Dubar a raison : le flottement entre deux identités n’est pas un dysfonctionnement. C’est une phase. Elle a un début et une fin. Pas de date sur le calendrier, pas de signal d’alarme pour dire quand c’est fini. Juste, à un moment, la demi-seconde devient une demi-seconde de moins.

Gérard s’est levé : « Heu… c’est pas le même travail avec le processus de deuil ? » Si Gérard. « Et tu l’avais pas vu ? » Non. « Tu parles d’une spécialiste du deuil ! » Je sais Gérard, je sais…

C’est souvent là que les choses commencent à se construire vraiment. Le message, la cible, la façon de se présenter. Pas parce qu’on a tout résolu à l’intérieur. Parce qu’on a commencé à agir depuis le nouvel endroit, même quand ce n’est pas encore tout à fait confortable.

Paulette s’est emballée. Elle est partie discuter avec Claude et changer les paramètres et les skills.

— Maintenant, la question qui te retourne le cerveau —

Et si tu n’attendais pas que l’identité soit installée pour commencer à l’incarner ?

Et si ce que tu appelles « pas encore prêt.e » était en réalité le début de la transition, pas sa condition ?

— 3 pistes concrètes à explorer cette semaine —

Par où commencer quand l’identité n’a pas encore suivi ?

  • Recense les trois situations récentes où tu t’es présentée dans ton nouveau rôle, même maladroitement, même avec la demi-seconde d’hésitation. Note ce qui s’est passé après. Dans la plupart des cas, l’interlocuteur a suivi sans broncher. C’est ton identité pour autrui qui est en train de s’enregistrer, comportement après comportement.

  • Fais la distinction entre les deux questions. « Ai-je les compétences pour faire ce travail ? » et « Mon identité a-t-elle fini de basculer ? » ne sont pas la même question. La première, tu peux y répondre factuellement, avec des faits concrets. La deuxième, elle se résout dans le temps, par les comportements. Ne pas les confondre évite de chercher des solutions là où il n’y a pas de problème.

  • Observe ta demi-seconde d’hésitation sans en faire un diagnostic. Elle dit que tu es en transition. Elle ne dit pas que tu n’es pas légitime. Dubar le montre : l’inconfort du flottement entre deux identités est la preuve que la transition est réelle, pas qu’elle échoue.

Pssitt. Mentor d’entrepreneurs, c’est ce que je suis depuis plusieurs années. Ce qui change aujourd’hui, c’est juste la façon de le dire, sans la sophrologie en introduction, sans le détour par ce que j’étais avant. Juste ça, directement. C’est plus simple que je ne le croyais. Et ça fait du bien.

Sources

1

Joule, R.-V. & Beauvois, J.-L. (1987). Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens. Presses Universitaires de Grenoble.

2

Dubar, C. (2000). La crise des identités. L’interprétation d’une mutation. Presses Universitaires de France.

3

Clance, P. R. & Imes, S. A. (1978). « The impostor phenomenon in high achieving women : Dynamics and therapeutic intervention. » Psychotherapy : Theory, Research & Practice, 15(3), 241-247.

4

Tewfik, B. A. (2022). « The Impostor Phenomenon Revisited : Examining the Relationship between Workplace Impostor Thoughts and Interpersonal Effectiveness at Work. » Academy of Management Journal, 65(3), 1096-1122.

Illustrations Salomette Studio