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J’ai dit oui à 3000 km en dix jours

Cet article est paru dans ma newsletter Inspire le changement le 3 août 2026. Recevoir les prochains numéros →

Hello,

Une amie chère, me disait il y a longtemps : heureux ceux qui savent dire merci.
Alors, je commence par un merci. Merci à toi qui me lis depuis quelques mois en sourdine et à toi aussi qui commente à chaque parution.

Tu as remarqué comme un oui peut sortir de ta bouche avant même que ta tête ait fini de peser le pour et le contre ?

La semaine dernière, je te parlais de cette demi-seconde d’hésitation avant de dire qui je suis vraiment. Cette semaine, c’est l’inverse. Pas une hésitation. Absence totale, pile là où il en faudrait une.

Message de ma fille, il y a quelque mois, téléphone encore chaud dans la main : elle grimpe le Mont Ventoux cet été, ça lui ferait plaisir qu’on y soit. Alors on part. Plus de 3000 kilomètres en dix jours, en plein cœur de l’été. Parce que ça lui fait plaisir. Parce que ça me fait plaisir à moi aussi, de partir vraiment en vacances. Parce que je sais que ça fera plaisir à mon merveilleux. Trois bonnes raisons de dire oui. Mon corps, lui, n’en a qu’une pour dire non : il aurait besoin d’hiberner, pas de rouler.

J’ai dit oui quand même.

Je serais sur la route demain matin !

Ce que tu vas comprendre cette semaine :

  • De quoi es-tu sûr·e à 100 %, sans jamais l’avoir vérifié ?

  • Pourquoi ton cerveau ne sait plus dire non ?

  • Pourquoi ce oui-là ne se voit jamais de l’extérieur ?

  • Qu’est-ce que ce oui automatique dit de ton activité ?

  • Et si dire oui, plus souvent, n’était pas de la générosité, mais la façon la plus sûre de ne jamais avoir à choisir ?

  • Par où commencer pour laisser le temps à ton non ?

Je m’attarde un instant sur ce mot, généreuse, parce qu’il mérite qu’on s’y arrête. C’est celui que j’emploie depuis toujours pour me décrire. Et c’est peut-être bien le problème.

Il y a deux ans, j’ai vécu la fermeture de l’école de sophrologie où j’enseignais. Un projet dans lequel j’étais engagée depuis trois ans, dans lequel j’allais être associée. Quand tout s’est arrêté, je ne me suis pas arrêtée avec. Je me suis abrutie dans le travail. J’ai construit, en quelques semaines, une nouvelle formation de sophrologie, avec toute mon expérience de sophrologue et toute mon expérience d’entrepreneure, et donc un vrai module sur la dynamique professionnelle. Alors je pensais répondre à un vrai besoin : des étudiants laissés sur le carreau, une place à prendre.

Mais les étudiants, eux, ne m’attendaient pas. Échaudés, et c’est bien normal. Pendant ce temps, je n’avais toujours pas entamer le processus deuil de ces trois années. Plus tard, après l’ordonnance de liquidation judiciaire, j’ai voulu racheter l’école. Là encore, j’aurais dû m’arrêter. Vivre la colère, la peine, la déconstruction. Je ne l’ai pas fait.

Ça m’est tombé dessus quelques mois après, un jour où l’une de mes filles a eu un accident de vélo qui aurait pu très mal tourner (pas celle qui monte le Mont Ventoux !). Et ce jour-là, je me suis écroulée. Pas à cause de l’accident seul. À cause de tout ce que je n’avais jamais posé.

— La question de la semaine —

De quoi es-tu sûr·e à 100 %, sans jamais l’avoir vérifié ?

Moi, j’étais sûre d’une chose : dire oui, c’est qui je suis. Généreuse, disponible, engagée. Une qualité, pas un problème.

Je n’avais jamais vérifié cette certitude contre le prix que mon corps paie à chaque fois. Je ne l’avais jamais mise en face de ce qu’elle me coûte, en sommeil, en tension, en deuils jamais faits.

— Ce que la science dit là-dessus —

Pourquoi ton cerveau ne sait plus dire non ?

Le chercheur français Olivier Houdé a passé une bonne partie de sa carrière à étudier une chose précise : pourquoi des personnes parfaitement capables de raisonner juste continuent, dans certaines situations, à se tromper de la même façon, encore et encore. Sa conclusion, développée notamment dans Apprendre à résister1 : l’erreur ne vient presque jamais d’un manque de logique. Elle vient d’un manque d’inhibition.

Le cerveau active en permanence des réponses automatiques, rapides, économes. Utiles la plupart du temps. Mais le problème n’est pas que ces réponses existent. Le problème, c’est que rien ne les arrête quand le contexte a changé et qu’elles ne conviennent plus. Houdé résume ça d’une formule que j’aime particulièrement : ce n’est pas l’intelligence qui manque. C’est le frein.

Bref. Ce qui distingue une personne qui apprend à mieux décider, ce n’est pas qu’elle a plus d’idées. C’est qu’elle développe la capacité à interrompre la première réponse, le temps d’en choisir une autre.

Gérard s’installe, satisfait de lui. « Donc dire oui tout le temps, c’est juste un réflexe qui ne s’arrête jamais ? » Un réflexe, oui. Qui a probablement très bien servi, à un moment. Être disponible, utile, présente : ça a construit ma réputation, ma clientèle, une bonne partie de ce que je suis professionnellement. « Et maintenant il continue à tourner, même quand il n’y a plus personne à convaincre. » Exactement, Gérard. Le contexte a changé. Le réflexe, lui, n’a pas reçu le mémo.

Ce n’est pas une histoire de courage ou de manque de courage. C’est un mécanisme d’inhibition qui ne s’est jamais entraîné à intervenir là où il faudrait. Le savoir aide, vraiment. Mais ça ne suffit pas à l’arrêter tout de suite. Et ça, contrairement à une histoire de caractère, ça se travaille.

— Ce que la psychologie dit là-dessus —

Pourquoi ce oui-là ne se voit jamais de l’extérieur ?

En 1984, la sociologue française Monique Haicault publie un article resté depuis une référence : La gestion ordinaire de la vie en deux2. C’est elle qui pose les bases de ce qu’on appelle aujourd’hui la charge mentale. Mais sa découverte ne porte pas sur les tâches elles-mêmes. Elle porte sur ce qui les précède : anticiper, planifier, se souvenir à la place de tout le monde, garder en tête ce qui doit encore être fait pendant qu’on fait autre chose.

Cette charge-là ne se compte jamais. Et personne ne la voit, parfois même pas la personne qui la porte, parce qu’elle ne prend jamais la forme d’une tâche qu’on pourrait cocher sur une liste. (Je suis sûre que tu vois de quoi je parle !)

J’ai des clientes chez qui ce mécanisme prend une forme précise. Dès qu’une question va un peu en profondeur, pas dans l’intime, juste dans le pourquoi réel d’une activité, ce qu’elles veulent vraiment porter, un petit rire sort. Presque gêné. Comme si parler d’elles, sérieusement, méritait une excuse.

Parenthèse : ce petit rire, je le connais aussi, de l’intérieur. Je ne suis pas sûre de l’avoir déjà entendu chez moi de cette façon-là. Mais j’ai mon équivalent. Un chantier de plus accepté au lieu d’un rire gêné.

Paulette réagit au quart de tour. « Mais elles n’ont rien fait de mal ! Pourquoi s’excuser d’exister ?! » Elles ne s’excusent pas d’exister, Paulette. Mais elles s’excusent de prendre de la place avec ce qu’elles pensent vraiment. C’est exactement la même charge que Haicault décrit : invisible, jamais comptée, portée quand même.

Dire oui tout le temps, c’est souvent la version active de ce même petit rire. Et une manière de ne jamais avoir à occuper toute la place que prendrait un vrai non.

— Ce que ça change en vrai —

Qu’est-ce que ce oui automatique dit de ton activité ?

Ce matin-là, avant de répondre à ma fille pour le road trip, il y a eu un moment très court. Une respiration un peu plus haute que d’habitude. Une pensée : « Tu es fatiguée. » Suivie, presque immédiatement, d’une autre : « Mais ça lui ferait tellement plaisir. » La deuxième a gagné avant que la première ait fini sa phrase.

C’est exactement ça, l’inhibition qui ne s’active pas à temps. Le corps signale. Et la tête répond avant d’avoir vraiment écouté.

Gérard, qui ne rate jamais une occasion : « Donc tu vas quand même faire ce road trip ? » Oui, Gérard. Parce que cette fois, je l’ai choisi les yeux ouverts, en sachant ce que ça coûte, plutôt que par réflexe. Et c’est déjà autre chose.

Chez mes clientes, ce même mécanisme touche presque toujours, à un moment ou un autre, la façon dont elles construisent leur activité. Accepter ce client-là qui ne correspond pas vraiment. Garder cette offre floue parce que la resserrer voudrait dire refuser du monde. Dire oui à des demandes qu’on n’a jamais vraiment posées noir sur blanc, faute d’avoir décidé, d’abord, ce qu’on accepte de porter et ce qu’on refuse.

C’est souvent à ce moment précis que le travail sur le positionnement peut vraiment commencer. Pas avant d’avoir vu le réflexe. Une fois qu’on l’a vu.

— Maintenant, la question qui te retourne le cerveau —

Et si dire oui, plus souvent, n’était pas de la générosité, mais la façon la plus sûre de ne jamais avoir à choisir ?

— 3 pistes concrètes à explorer cette semaine —

Par où commencer pour laisser le temps à ton non ?

  • La prochaine fois qu’on te demande quelque chose, ne réponds pas tout de suite, même si la réponse te semble évidente. Donne-toi une phrase de battement, du type « je te dis ça demain », et observe si la réponse change entre les deux moments.

  • Repère la formule exacte que tu emploies quand tu dis oui à contrecœur. « De toute façon » ou « ça ne me dérange pas » reviennent souvent avant un oui qui coûte cher. Une fois repérée, cette phrase devient un signal, pas une habitude.

  • Choisis, cette semaine, une seule charge invisible que tu portes sans jamais la nommer, et dis-la à voix haute à quelqu’un. Pas pour qu’on la résolve à ta place. Juste pour qu’elle existe ailleurs que dans ta tête.

Sources

1

Houdé, O. (2014). Apprendre à résister. Le Pommier.

2

  • Haicault, M. (1984). « La gestion ordinaire de la vie en deux. » Sociologie du travail, 26(3), 268-277.

Illustrations Salomette Studio