Six ans à ne pas le faire
Personne ne compte jamais ce temps-là.
Ce que tu vas comprendre cette semaine dans cette édition :
-
Qu’est-ce que tu repousses depuis si longtemps que tu as arrêté de le voir ?
-
Pourquoi ne compte-t-on jamais ce que coûte une décision repoussée ?
-
Pourquoi procrastine-t-on ce qui compte le plus pour nous ?
-
Comment sortir d’un chantier qu’on repousse depuis des années ?
-
Et si le risque, c’était d’attendre ?
-
Par où commencer quand on repousse depuis trop longtemps ? Chiffre le coût de ton attente avec l’IA
Hello,
On a tous une porte de placard qui ferme mal ? Celle qu’on soulève un peu, qu’on pousse du genou, qu’on tire d’un coup sec. Réparer, ce serait vingt minutes. Et on la force depuis deux ans, rois ans, dix ans pour certains. Je ne suis pas sûre que quelqu’un ai jamais additionné les quinze secondes perdues à chaque passage, quinze secondes multipliées par six fois par jour, multipliées par sept cents jours. Cette addition-là ne figure nulle part.
J’ai la mienne. Elle ne concerne pas une porte. (Quoi que… la porte du placard à pâtisserie serait bien concernée par le problème !)
Il y a six ans, j’ai commencé à accompagner des entrepreneurs. Pas une lubie de rentrée, non : un virage réel. Depuis, j’ai accompagné plus de soixante-dix personnes en collectif, et une quinzaine en individuel.
Quinze clientes. Toutes arrivées par la bouche-à-oreille. Une qui en parle à une autre, qui en parle à une troisième.
Zéro prospection. Zéro offre annoncée. Zéro fois où je me suis levée dans un afterwork pour dire « j’accompagne des indépendants à construire leur activité ». Le site, celui qui dit enfin ce que je fais, je l’ai refait il y a trois mois. Trois mois, sur six ans.
Tu vois où je veux en venir ? Ça a marché sans moi. Imagine avec.
Bon. Il faut que je te dise ce que je faisais pendant ce temps-là, parce que c’est là que ça devient intéressant.
Quand l’école de sophrologie a fermé, je n’ai pas foncé sur le mentorat. Non. J’ai commencé à imaginer ma propre école de sophrologie. Sérieusement. Avec le soin méticuleux de ne pas marcher sur les plates-bandes de celle qui venait de fermer, pour ne pas prendre de risques. J’ai mis de l’énergie, des mois, des pages de notes dans un projet plus rassurant que celui qui marchait déjà. Le programme de formation était prêt. Les formateurs, prêts. Le budget, prêt.
Ce que je me disais, à l’époque, tenait en une ligne : je ne suis pas légitime, je n’ai pas de diplôme de coach, pas de diplôme dans la com’ ou le marketing. C’était net, c’était court, et ça suffisait à ne rien faire pendant que les saisons passaient, que les clientes continuaient d’arriver par le bouche-à-oreille, et que je rangeais soigneusement chaque idée de prise de parole dans le tiroir du mois suivant.

— La question de la semaine —
Qu’est-ce que tu repousses depuis si longtemps que tu as arrêté de le voir ?
Je ne te parle pas de ce que tu as sur ta to-do de la semaine. Le truc d’avant. Celui qui a glissé si souvent d’un mois à l’autre qu’il ne te réveille même plus la nuit.

— Ce que la science dit là-dessus —
Pourquoi ne compte-t-on jamais ce que coûte une décision repoussée ?
En 2009, Shane Frederick et son équipe publient une série d’expériences sur ce qu’ils appellent l’oubli du coût d’opportunité1. L’idée de départ est économique et vieille comme le monde : tout choix en élimine un autre, et ce qu’on abandonne fait partie du prix.
Sauf que.
Ce qu’ils montrent, c’est que notre tête ne fait pas ce calcul toute seule. Pour évaluer ce qu’une décision coûte vraiment, il faudrait générer activement les options qu’elle écarte. Et on ne le fait pas. On regarde ce qu’on a devant les yeux, on ne fabrique pas spontanément le scénario de ce qu’on n’a pas fait.
Leur autre découverte est encore plus parlante. Il suffit de rendre l’alternative visible, une phrase dans l’énoncé, un simple rappel de ce qu’on pourrait faire du même argent, pour que les choix changent. Pas parce que les gens deviennent plus malins. Parce qu’ils voient enfin la deuxième colonne.
Tu me suis toujours ? Bien, parce que ça retombe pile sur mon histoire.
Pendant six ans, ma première colonne était pleine et lisible. Les clientes qui arrivaient. Les séances. Le projet d’école qui avançait doucement. J’ai même crée un réseau de sophrologue, parce que je voyais trop d’entre eux être formé à la sophrologie et pas à l’entreprenariat. Tout ça existait, tout ça se voyait, tout ça remplissait mes journées.
La deuxième colonne ? Vide. Pas de facture pour les clientes que je n’ai pas eues. Pas de ligne dans mon bilan pour ces six années où je n’ai rien annoncé, rien proposé, rien osé écrire noir sur blanc alors que j’avais déjà sous la main tout le nécessaire. Pas de relevé de banque qui dise : voilà ce que ton silence a coûté ce mois-ci.
Alors, aujourd’hui que je me regarde un peu en face, je me pose la question, comme je la pose à mes clients.
Je ne compte pas les trois premières années, entre les séances individuels, les cours, être chargée de com et le podcast de l’école, je n’aurais sûrement pas pu accompagné vingt clients par an.
Donc, mettons qu’en prospectant vraiment, en annonçant mon offre, en la proposant sans attendre qu’on la devine, j’aurais accompagné quinze clientes de plus. Cinq par an. Pas vingt, pas un rêve dans Notion avec de belles couleurs. Cinq, soit à peine une nouvelle cliente tous les deux mois. Ce n’est pas délirant : j’en ai eu quinze sans rien faire. Au tarif d’aujourd’hui, 2 160 € le parcours, ces quinze là pèsent 32 400 €. C’est le prix minimum de mon silence.
Minimum. Parce que cette hypothèse est la plus timide que je puisse poser. Je n’ai pas compté les recommandations qu’une cliente satisfaite en amène, ni ce qu’une activité assumée plus tôt aurait permis de construire derrière.
Ce chiffre n’existe nulle part ailleurs que dans ma tête. Il ne figure dans aucun bilan, aucun relevé, aucune déclaration. Il a pourtant été payé, euro après euro, mois après mois.
Gérard, évidemment, était là. « Tu vois, ce que ça te coûte de laisser le temps filer ! » Merci, Gérard. Je n’avais pas besoin que tu enfonces le clou.
C’est ça, le problème d’un coût d’attente. Il ne se présente jamais à toi. Il ne fait pas de bruit, il n’envoie pas de relance, il ne s’inscrit sur aucun tableau. Il passe.

— Ce que la psychologie dit là-dessus —
Pourquoi procrastine-t-on ce qui compte le plus pour nous ?
En 2013, Fuschia Sirois et Timothy Pychyl publient une synthèse qui a changé la façon de regarder la procrastination2. Leur thèse : repousser n’est pas un défaut d’organisation, ni de la paresse. C’est une réparation d’humeur. Face à une tâche perçue comme désagréable ou menaçante, on choisit de se sentir mieux tout de suite. Et ça marche. C’est même terriblement efficace, à l’échelle de l’après-midi.
Le prix, lui, est payé par quelqu’un d’autre : celle qu’on sera plus tard. Sirois et Pychyl insistent sur ce décrochage entre le soi présent et le soi futur, cette drôle de frontière intérieure qui fait qu’on impose sans remords à la femme qu’on sera dans deux ans une facture qu’on refuserait net aujourd’hui. Le soulagement est immédiat, concret, incarné. Les conséquences, elles, arrivent chez une personne qui n’est pas encore là, et qu’on traite un peu comme une étrangère.
Alors relis mon projet d’école de sophrologie. Ce n’était pas de la paresse, je peux te le garantir : j’y ai travaillé. C’était le confort de travailler sur un terrain où je me sentais légitime, au lieu d’aller sur celui où je devais me présenter autrement.
Refaire le site : inconfortable. Dire « mentore » à voix haute dans une salle : inconfortable. Écrire une offre, poser un prix, envoyer un message à quelqu’un pour la proposer : très inconfortable.
Créer une école de sophrologie en prenant soin de ne gêner personne : parfaitement confortable. Et ça a tellement l’air d’un vrai projet, en plus, qu’on peut y consacrer des mois entiers avec la conscience tranquille de quelqu’un qui travaille dur. Voilà pourquoi ça tient si longtemps.
Paulette a bondi de sa chaise. « Mais alors, on procrastine surtout sur ce qui compte vraiment ‽ » Oui, Paulette. Parce que ce qui compte vraiment, c’est ce qui expose. On ne repousse pas ce qui nous laisse tranquille.
(, il n’est pas merveilleusement placé ce point exclarrogatif ?)
Nom de Zeus. Six ans.

— Ce que ça change en vrai —
Comment sortir d’un chantier qu’on repousse depuis des années ?
Ce qui a fini par bouger chez moi n’a rien d’un coup de tonnerre. Pas de déclic spectaculaire, pas de décision prise un dimanche soir devant Notion. Juste une accumulation, lente, presque ennuyeuse à raconter, de retours de clientes qui revenaient me dire ce qui avait changé chez elles depuis qu’on travaillait ensemble.
Ça marchait. Voilà. Celles que j’accompagnais avançaient, structuraient, gagnaient en clarté, et je voyais leur activité tenir debout. Moi qui me suis reconvertie plusieurs fois, je sais à quel point c’est dur. Je sais ce que c’est d’être excellente dans son métier et perdue dès qu’il s’agit de communication, de marketing, de stratégie. Je sais aussi qu’on n’avance pas en travaillant seulement sur son entreprise, qu’on a aussi besoin d’aller voir à l’intérieur, se connaître un peu mieux, comprendre ce qui coince.
À un moment, la preuve accumulée a pesé plus lourd que le diplôme qui me manquait.
Gérard a tenté une dernière fois. « Et si tu te plantes maintenant, après tout ce temps ? » Alors je me planterai avec six ans de pratique derrière moi, Gérard, au lieu de six ans de brouillon.
Ce que j’ai changé cette année est très concret. J’ai refait le site, en juin. Je dis « mentore d’indépendants » quand on me demande, sans détour par ce que j’étais avant. J’ai commencé à parler de mon offre au lieu d’attendre qu’on la devine.
Et le site va encore bouger, parce que cette évolution là, passe aussi par abandonner les consultations individuelles et fermer le cabinet que j’avais à domicile.
Et Paulette, elle, a déjà sorti les paillettes pour ma page à propos. On garde le cap, Paulette. Une chose à la fois.

— Maintenant, la question qui te retourne le cerveau —
Et si le risque, c’était d’attendre ?
Tu crois peut-être, comme moi pendant six ans, que ne pas te lancer te protège. Et si attendre était en réalité la décision la plus coûteuse que tu aies prise cette année, simplement parce que son prix n’apparaît sur aucune facture ?
Laisse-la mijoter. Tu n’as pas besoin d’y répondre tout de suite.

— 3 pistes concrètes à explorer cette semaine —
Par où commencer quand on repousse depuis trop longtemps ?
-
Nomme le chantier que tu repousses depuis le plus longtemps, et écris à côté depuis quand exactement. Le mois, l’année. Le chiffre fait plus de travail que la liste.
-
Cherche ton projet de substitution, celui qui a l’air sérieux et qui, curieusement, ne t’expose à rien. C’est souvent là que passe l’énergie qui manque ailleurs.
-
Cette semaine, fais la plus petite version possible du chantier repoussé. Une ligne changée, un message envoyé à une personne, une phrase dite à voix haute. Petite, mais faite.
Si toi aussi tu portes un chantier depuis des années, raconte nous. Ça compte, de l’écrire à quelqu’un.
A la semaine prochaine.
Un jour ce sera simple.
Séverine
Illustrations Salomette Studio
Frederick, S., Novemsky, N., Wang, J., Dhar, R. et Nowlis, S. (2009). « Opportunity Cost Neglect. » Journal of Consumer Research, 36(4), 553-561.
Sirois, F. et Pychyl, T. (2013). « Procrastination and the Priority of Short-Term Mood Regulation: Consequences for Future Self. » Social and Personality Psychology Compass, 7(2), 115-127.
