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Je n’ai toujours pas lancé mon podcast

Cet article est paru dans ma newsletter Inspire le changement le 7 septembre 2026. Recevoir les prochains numéros →

Hello,

On est 81 par ici. Une quinzaine d’abonnés par mois en moyenne. C’est peut-être un détail pour vous. Mais pour moi, ça veut dire beaucoup. Ne me remercie pas pour l’air qui va trotter dans ta tête pendant quelques temps. C’est cadeau.

Ce que tu vas comprendre cette semaine :

  • Pourquoi ton cerveau préfère une fausse certitude à un vrai doute ?

  • Qu’est-ce que la dissonance cognitive, et pourquoi tu la pratiques déjà très bien ?

  • Comment repérer une idée que tu as enterrée sans jamais l’avoir testée ?

Installée à mon bureau, comme souvent, un café qui refroidit à côté du clavier, je fais un calcul que je n’ai jamais posé noir sur blanc avant cette semaine. Six ans. Ça fait six ans que je pense à lancer mon propre podcast. Depuis que j’ai vraiment découvert les podcasts pendant le premier confinement. Un épisode enregistré. Zéro publié.

C’est fou non ?

Il y a quelques années, j’étais chargée de com’ dans une école de sophrologie. Et parmi toutes les missions qu’on m’avait confiées, il y en avait une que j’adorais plus que les autres : animer un podcast pour les soprhopreneurs. Un podcast pour faire grandir leur posture de thérapeute et d’entrepreneur. J’y parlais de pratique, d’éthique, et de tous les sujets autour de l’entreprenariat mais surtout, j’avais fait une une série d’interviews de personnalités du monde de la sophrologie. J’ai adoré ça. Préparer les questions. Creuser au-delà de la réponse toute faite. Sentir le moment précis où la personne en face arrête de réciter et commence vraiment à parler. J’ai même aimé apprendre toute la technique derrière !

Ça me renvoyait à quelque chose de très ancien chez moi. Tu te souviens peut-être de cette lettre où je racontais qu’à dix-sept ans, je voulais devenir reporter de guerre, avant qu’une phrase mal placée me fasse renoncer sans même vérifier si elle était vraie.

[« J’ai cru une phrase. Trente-huit ans. » — hors-série, 12 juillet 2026]

Bref. Quand l’école a fermé, la série d’interviews a fermé avec elle. Et depuis, je continue à écouter des podcasts. Beaucoup de podcasts. En cuisinant, en marchant, en rangeant la maison le dimanche soir. J’adore ce format, ce média, cette façon d’entrer dans la tête de quelqu’un le temps d’une balade.

Et je n’ai toujours pas lancé le mien.

Pas par manque de temps. Pas par manque d’outils. Pas même par manque d’expérience, finalement. Substack rend ça d’une simplicité déconcertante, en plus. Tu enregistres. Tu déposes le fichier. C’est en ligne.

Non. Parce que je ne me sens pas légitime à interviewer des entrepreneurs. Parce qu’il existe déjà tellement de podcasts sur le sujet que je ne vois pas bien pourquoi le mien trouverait sa place. Parce que, quelque part, j’ai décrété que ça ne fonctionnerait pas.

Et tant que je ne l’ai pas lancé, je ne peux pas me tromper. C’est même très confortable, vu sous cet angle.

— La question de la semaine —

Qu’est-ce que tu as décrété impossible, sans jamais l’avoir vraiment testé ?

— Ce que mon cerveau a décrété à ma place —

Pourquoi ai-je décidé que ça ne marcherait pas, sans jamais l’avoir testé ?

Reprenons depuis le début. Mon cerveau n’a jamais dit : « Séverine, tu as peur. » Il a dit : « Il y a déjà trop de podcasts. » Il a dit : « Tu n’es pas légitime. » Deux phrases qui sonnent comme des faits. Deux phrases que je n’ai jamais vérifiées.

En 2019, le neuroscientifique cognitif et psychologue clinicien Albert Moukheiber1 publie un essai qui démonte précisément ce mécanisme. Sa thèse, dans le chapitre qu’il consacre à l’illusion de nos certitudes : notre cerveau déteste l’incertitude bien plus qu’il ne déteste se tromper. Rester dans le doute actif coûte cher, en énergie, en vigilance, en tension. Trancher, même mal, coûte moins cher.

Alors le cerveau fabrique une certitude, n’importe laquelle, pourvu qu’elle mette fin à l’inconfort de ne pas savoir.

Gérard opine du chef. « Donc en gros, ton cerveau te ment pour avoir la paix. » Un peu, Gérard. Pas par malhonnêteté. Par économie.

Bon. Il faut que je sois plus honnête que ça.

Parce qu’en creusant, je retombe sur une chose que je t’ai déjà racontée, il y a quelques mois. Cette édition sur les soixante onglets ouverts, les quatre versions de moi, la dopamine qui est la molécule de l’anticipation, pas du plaisir.

[« Avoir plein d’idées : force ou stratégie de fuite ? » 1er juin 2026]

Le pic arrive à la création de l’idée. Il s’aplatit à l’exécution. Et le cerveau, pour retrouver sa dose, va chercher un nouveau shoot ailleurs plutôt que de finir ce qu’il a commencé.

Le podcast, je crois, c’est exactement ça. Tant qu’il reste une idée, il me donne le shoot sans jamais me demander le risque. Je peux l’imaginer parfait. Les invités, les questions, la voix que j’aurais en le faisant. Rien de tout ça ne peut me décevoir, puisque rien de tout ça n’existe encore.

Et là, il faut que je te dise un truc encore plus fou.

Ce n’est pas une idée en l’air. J’ai construit le format en entier. Cinq parties, pensées pour atterrir dans le concret, testées sur une de mes propres newsletters. J’ai écrit un épisode complet. Je l’ai même retravaillé, une fois, parce qu’à l’écrit ça sonnait trop écrit, justement, et qu’à l’oral je bafouillais un peu, j’hésitais, mais c’était vivant. La deuxième version fonctionnait. Je le sais. Enfin, je crois. Je l’ai relue à voix haute, et ça passait.

Je l’ai enregistrer, mais je me suis arrêtée juste avant d’appuyer sur publier.

Gérard, pour une fois, ne dit rien tout de suite. Puis : « Donc ce n’est même pas que tu ne saurais pas faire. » Non, Gérard. C’est pire que ça. Je sais faire. Je l’ai déjà fait, presque jusqu’au bout.

Paulette, elle, a une autre théorie, et je ne suis pas sûre qu’elle ait tort. « Et si ce n’était pas la légitimité, le vrai sujet ? Et si c’était que ça ne s’efface pas ? » Une newsletter, je peux la corriger deux jours après l’avoir envoyée, si une phrase me gêne en la relisant. Une voix enregistrée, publiée, entendue, non. Je ne sais pas encore si c’est ça qui me retient. Je te la pose comme une question ouverte, pas comme une réponse que j’aurais déjà trouvée.

Ce que je vois, en tout cas, c’est que le mécanisme n’a rien de nouveau chez moi. À dix-sept ans, un directeur d’école m’avait parlé de trois heures de transport par jour. Rien de plus. Et j’avais transformé cette phrase, en quelques secondes, en certitude que je n’irais pas.

[« J’ai cru une phrase. Trente-huit ans. » — hors-série, 12 juillet 2026]

Cette fois-ci, personne n’a prononcé la phrase à ma place. Je l’ai fabriquée moi-même, avec les mêmes matériaux, une donnée vague, habillée en verdict définitif.

Le décor a changé trois fois. Le mécanisme, jamais.

— Ce que je fais très bien pour ne jamais me tromper —

Comment repérer la dissonance cognitive avant qu’elle ne referme une idée pour de bon ?

Une fois la certitude posée, quelque chose d’encore plus retors se met en place. En 1957, le psychologue américain Leon Festinger2 formalise ce qu’il appelle la dissonance cognitive. Sa découverte tient en une phrase.

Une fois qu’une décision est prise, l’esprit ne cherche plus à savoir si elle était juste. Il cherche des preuves qu’elle l’était.

Ce que ça donne, chez moi, très concrètement : chaque podcast entrepreneurial que j’écoute depuis six ans, au lieu de m’apparaître comme la preuve qu’il existe un vrai public pour ce format, je le lis comme une preuve supplémentaire que le marché est déjà saturé. Chaque semaine où je ne me lance pas, au lieu de peser comme un renoncement, je la vis comme un soulagement. Mon cerveau retourne chaque fait pour qu’il dise toujours la même chose : tu as eu raison de ne pas essayer.

Je vois exactement ça, en ce moment, chez Mathilde. Elle porte une idée d’atelier en petit groupe depuis un an. Jamais annoncée. Jamais testée. Pas même sur trois personnes. Quand je lui demande pourquoi, elle me sort trois raisons impeccables. Trop de concurrence. Pas le bon moment. Son offre actuelle qui doit d’abord tourner. Trois raisons qui, à l’écouter, sonnent comme une vraie analyse de marché.

Sauf qu’aucune de ces trois raisons ne vient d’un test réel. Elles viennent d’un verdict posé en premier, que la tête a ensuite habillé d’arguments, dans l’ordre, comme on habille un mannequin.

Paulette s’est redressée d’un coup. « Mais alors, comment on sait si c’est une vraie analyse ou juste une belle histoire qu’on se raconte ?! » La réponse tient en un seul critère, Paulette.

Est-ce que ce constat vient d’un fait que tu as observé en testant, même petit, même imparfait ? Ou est-ce qu’il vient d’un raisonnement que tu as construit pour ne pas avoir à tester ?

C’est souvent là, chez mes clientes comme chez moi, que le vrai travail sur le contenu et la prise de parole commence. Pas en cherchant une meilleure idée. En distinguant, projet par projet, ce qui relève d’une vraie information de ce qui relève d’une certitude fabriquée pour éviter d’aller voir.

— Ce qui tient, maintenant —

Qu’est-ce qui change vraiment, une fois qu’on a repéré la certitude fabriquée ?

Chez Mathilde, ce qui a bougé n’est pas immense, mais c’est réel. Elle n’a pas lancé l’atelier. Elle a fait plus petit : elle a écrit à trois personnes de son réseau, celles qui lui avaient déjà posé la question une fois, pour leur demander si elles seraient partantes pour une version test, gratuite, à quatre. Deux ont répondu oui dans l’heure.

Elle n’a toujours pas de preuve que l’atelier fonctionnera à grande échelle. Mais elle a une donnée qu’elle n’avait pas la semaine dernière. Et une donnée, même minuscule, pèse plus lourd qu’un raisonnement, aussi solide soit-il.

Chez moi, ce qui bouge est plus étrange encore, et je ne vais pas te mentir en te disant que j’ai enfin publié le vieil épisode. Non. Celui-là reste où il est, et il y restera. Ce n’est pas de lui qu’il s’agit.

Cette semaine, pour la première fois, la cascade de cette lettre ne s’arrête pas aux Notes et à LinkedIn. Il y aura un épisode. Nouveau. Pas retravaillé pendant des mois, pas retesté, pas relu à voix haute dix fois pour vérifier que ça passe. Fait avec ce que je viens de comprendre en écrivant cette lettre, pas avec ce que j’avais préparé avant d’avoir compris quoi que ce soit.

Gérard hausse un sourcil. « Et donc ? » Et donc, Gérard, il sortira cette semaine, avec cette lettre. Sans annonce démesurée. Juste posé là, pour voir ce qui se passe quand j’arrête de décider à sa place avant même de lui laisser une chance.

C’est souvent là que le vrai geste commence. Pas dans la meilleure idée, ni dans la version la plus aboutie. Dans le fait de publier ce qu’on vient de faire, maintenant, imparfait, plutôt que d’attendre une version qui n’existera jamais.

— Maintenant, la question qui te retourne le cerveau —

Et si le projet qui ne marcherait pas, ce n’était pas celui que tu n’as pas encore lancé, mais celui que tu as jugé coupable, seule, sans jamais lui donner l’occasion de se défendre ?

Alors, un geste, avant qu’on se quitte. Note le nom de ce projet-là. Une ligne, pas plus. Puis demande-toi juste ceci : sur quel fait précis repose mon verdict ? Si tu n’as pas de réponse claire, tu la tiens déjà, ta réponse.

— Ce qu’on me demande souvent ou la FAQ —

Comment savoir si une idée est vraiment mauvaise, ou si je ne l’ai simplement jamais testée ? Regarde d’où vient ton jugement. S’il s’appuie sur un essai réel, même minuscule, c’est une information. S’il s’appuie sur un raisonnement construit avant tout essai, c’est une certitude fabriquée pour éviter le test.

Pourquoi mon cerveau préfère-t-il une certitude négative à un doute actif ? Parce que le doute coûte de l’énergie en continu. Une certitude, même fausse, referme le dossier une bonne fois pour toutes. Le cerveau optimise pour le repos, pas pour la vérité.

Faut-il un plan parfait avant de tester une nouvelle idée de contenu ? Non. Le test le plus utile est presque toujours le plus petit possible. Un épisode. Un post. Un envoi à cinq personnes. L’objectif n’est pas de convaincre, c’est de récolter une vraie donnée.

Quelle est la différence entre une analyse de marché sérieuse et une fausse certitude ? L’analyse sérieuse part d’une observation faite sur le terrain, même modeste. La fausse certitude part d’un verdict posé d’avance, puis habillé d’arguments qui ont l’air sérieux.

Combien de temps faut-il pour savoir si une idée mérite d’être creusée ? Souvent beaucoup moins que ce qu’on imagine. Un seul test concret, mené jusqu’au bout, donne plus d’information que des mois de raisonnement en boucle dans sa tête.

Voilà pour aujourd’hui. On se retrouve la semaine prochaine.

Gérard passe la tête : « Alors, il est où, cet épisode ? » Il arrive, Gérard. Il arrive. Tu le sauras avant moi.

Prends soin de toi d’abord. Ton business suivra.
Séverine

Illustrations Salomette Studio

1

Moukheiber, A. (2019). Votre cerveau vous joue des tours. Allary Éditions. Chapitre « L’illusion de nos certitudes ».

2

Festinger, L. (1957). A Theory of Cognitive Dissonance. Stanford University Press.