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Et si tu savais déjà dans quelle direction aller ?

Cet article est paru dans ma newsletter Inspire le changement le 20 juillet 2026. Recevoir les prochains numéros →

Hello,

La semaine dernière, on a parlé de ce qu’on s’autorise à montrer. De la scène et des coulisses. De ce que l’effet spotlight nous fait croire que les autres voient, alors qu’ils sont occupés avec leurs propres projecteurs.

Cette semaine, je reste dans la même zone. Mais on va plus loin. Pas vers l’extérieur. Vers l’intérieur.

Ce que tu vas comprendre cette semaine :

  • Est-ce que tu sais faire la différence entre ce qui t’épuise et ce qui t’alimente ou est-ce que tu appelles tout ça « du travail » ?

  • Comment ton cerveau utilise les signaux de ton corps pour prendre une décision ?

  • Qu’est-ce que la granularité émotionnelle change dans ta façon d’agir ?

  • Comment passer d’un signal corporel à une décision concrète dans ton activité ?

  • Et si ce que tu appelles « ne pas savoir dans quelle direction aller » n’était pas un manque d’information extérieure, mais un signal intérieur que tu n’as pas encore appris à lire ?

  • Comment commencer à lire les signaux de ton corps cette semaine ?

Il y a quelque chose que j’ai mis très longtemps à faire. Pas à comprendre, à faire vraiment. Écouter mon corps comme s’il avait quelque chose d’intelligent à me dire. Pas juste la fatigue, pas juste le stress, quelque chose de précis, de directionnel. Une information que ma tête ne possédait pas encore, mais que ma gorge, ma poitrine, mes épaules connaissaient depuis un moment.

Ça m’a pris des années. Et ce n’est pas toujours naturel encore aujourd’hui.

Claire Senso, elle, avait une autre façon de ne pas entendre. Pas par manque de conscience corporelle, elle accompagne des enfants autistes depuis des années, elle sait mieux que beaucoup lire les micro-signaux chez les autres. Mais c’est précisément parce que son écoute était tournée si fort vers l’extérieur, vers ces enfants, leurs familles, les équipes autour d’elle, qu’il n’en restait plus beaucoup pour elle-même.

Quand elle est arrivée, son corps avait déjà tranché. Elle ne l’avait juste pas encore entendu.

Claire est éducatrice spécialisée dans l’accompagnement des troubles du spectre autistique. Quinze ans de terrain. Une expertise que peu de professionnels ont à ce niveau de finesse, la lecture comportementale, la co-régulation, la façon dont elle adapte son propre état pour rejoindre l’enfant là où il en est. Ce n’est pas enseigné dans les formations. Ça s’acquiert.

Quand elle arrive, elle a des notes. Des idées. Une activité qui tourne, mais dans tous les sens. Elle cherche une ligne directrice. Elle est épuisée d’une façon qui va au-delà du manque de sommeil. Cet épuisement-là, je le reconnais : il vient de ne plus savoir vers quoi on travaille, de faire des choses compétentes dans le vide.

Je lui demande de me parler de ce qui lui prend de l’énergie. Pas les tâches difficiles au sens technique. Ce qui lui coûte quelque chose à l’intérieur.

Elle réfléchit. Puis elle commence à lister. Des réunions où son rôle n’est pas clair. Des projets acceptés parce qu’ils semblaient utiles mais qui l’éloignent. Des demandes d’intervention dans des contextes où elle sait d’expérience que ça ne sera pas bien utilisé.

Je lui demande ensuite ce qui l’allume. Ce qui, quand elle pense à le faire, n’appelle pas la fatigue.

Et le ton change. Elle parle de ses accompagnements individuels en profondeur. De la formation des équipes quand elle peut vraiment transmettre ce qu’elle lit, pas juste cocher un programme. Des outils qu’elle crée pour faciliter le quotidien. Des parents, de ces moments où elle voit quelqu’un comprendre pour la première fois ce qui se passe chez son enfant.

Quelque chose s’allume. Je ne le sais pas parce qu’elle le dit. Je le vois dans sa façon de s’installer dans la chaise.

— La question de la semaine —

Est-ce que tu sais faire la différence entre ce qui t’épuise et ce qui t’alimente ou est-ce que tu appelles tout ça « du travail » ?

— Ce que la science dit là-dessus —

Comment ton cerveau utilise les signaux de ton corps pour prendre une décision ?

Hugo Critchley, neuroscientifique à l’Université de Cambridge, a publié en 2004 des travaux qui ont bousculé la façon dont on comprend la prise de décision1. Ce qu’il montre : le cerveau ne traite pas les signaux corporels comme de simples données de confort ou d’inconfort. Il les utilise comme des informations de navigation. L’intéroception : la perception de l’état interne du corps, n’est pas un bruit de fond. C’est une boussole.

Le mécanisme est plus précis qu’on ne le croit. Le cortex insulaire, une région impliquée dans la conscience corporelle, intègre en continu les signaux qui viennent de l’intérieur : rythme cardiaque, tension musculaire, respiration. Et il les traduit en quelque chose que le cerveau utilise pour orienter les décisions, souvent avant que le raisonnement conscient ait eu le temps d’intervenir.

Gérard a levé la tête. « Attends. Tu me dis que le corps décide avant le cerveau ? » Pas tout à fait, Gérard. Il informe avant. La décision reste consciente. Mais la matière première arrive souvent d’en bas, pas d’en haut. « Et toi, tu l’ignorais. » Oui. Longtemps. « Volontairement ? » Non. Juste personne ne m’avait dit que ça comptait.

Ce que Critchley a mesuré : les personnes qui ont une meilleure précision intéroceptive, la capacité à percevoir clairement leurs signaux corporels, prennent des décisions mieux calibrées dans des contextes d’incertitude. Pas des décisions parfaites. Des décisions mieux informées. Parce qu’elles ont accès à quelque chose que les autres ne captent pas encore.

Claire avait toutes les informations cognitives pour comprendre où elle en était. Elle les voyait. Mais ce n’est pas là que ça s’est débloqué. C’est quand elle a commencé à nommer ce que son corps faisait différemment selon les situations.

— Ce que la psychologie dit là-dessus —

Qu’est-ce que la granularité émotionnelle change dans ta façon d’agir ?

En 1998, Lisa Feldman Barrett publie des travaux qui rebattent les cartes sur la façon dont les émotions fonctionnent2. Sa thèse : les émotions ne sont pas des catégories biologiques fixes que le cerveau reçoit passivement. Elles sont construites, en temps réel, depuis un mélange de signaux corporels et de concepts appris. Et la précision avec laquelle on peut les nommer change radicalement la façon dont on les utilise.

Elle appelle ça la granularité émotionnelle. Quelqu’un avec une faible granularité dit « je me sens mal » ou « je suis stressée ». Des catégories larges qui ne permettent pas de savoir quoi en faire. Quelqu’un avec une granularité élevée dit « je sens une résistance qui ressemble à de la méfiance » ou « c’est de la fatigue de sens, pas de la fatigue physique ». Et là, le cerveau a quelque chose à travailler.

Paulette a sauté dans la conversation. « Mais c’est exactement ce que tu faisais ! Tu disais “je suis épuisée” et tout le monde hochait la tête. Sauf que toi tu ne savais toujours pas si tu devais t’arrêter, changer de direction ou dormir. » Exactement, Paulette. L’étiquette large est un signal. Pas une information. Utile pour savoir qu’il y a quelque chose. Insuffisant pour savoir quoi.

Gérard est entré juste après. « Et donc, combien de temps tu as mis à faire la différence ? » Des années, Gérard. « C’est long. » Oui. Mais ça s’apprend.

Moi, pendant longtemps, j’appelais tout « stress ». La tension avant une décision difficile. Le malaise face à un projet qui ne me correspondait pas. L’excitation un peu nerveuse quand quelque chose m’emballait vraiment. Tout ça rentrait dans la même case. Du coup, je ne savais jamais si je devais pousser ou m’arrêter, avancer ou rebrousser chemin.

Ce que j’ai appris, assez lentement, c’est à faire la différence. Une oppression sur la poitrine avant certaines réunions, ce n’est pas de la fatigue. C’est un signal de résistance. Ma gorge qui se serre et mon débit qui change quand un sujet me coince, ce n’est pas du stress. C’est mon corps qui dit non avant que ma tête ait fini sa phrase. À l’inverse, quand quelque chose me fait pétiller, je le sens physiquement. Quelque chose s’ouvre. La voix descend d’un cran. Je parle différemment.

Ce n’est pas de la sophrologie en mode séance formelle. C’est simplement apprendre la langue de son propre corps. Une langue que la plupart d’entre nous n’ont jamais eu le temps d’apprendre.

Claire l’avait appris pour ces enfants. Il lui restait à l’apprendre pour elle.

— Ce que ça change en vrai —

Comment passer d’un signal corporel à une décision concrète dans ton activité ?

Pendant les premières semaines, on a fait deux choses en parallèle. D’abord, s’occuper du corps, pas en mode séance formelle, juste commencer à s’arrêter assez pour entendre ce qui se passe dedans. Identifier ce qui prend de l’énergie. Identifier ce qui en donne. Pas les tâches en théorie. Les tâches ressenties.

Ensuite, construire depuis ce qu’on avait trouvé.

Parce que le corps de Claire disait quelque chose de très précis. Pas « je suis épuisée ». Quelque chose comme : « je fais des choses compétentes qui ne me ressemblent pas entièrement. » Et quand on a mis des mots sur ce qui lui ressemblait vraiment ,l’accompagnement individuel en profondeur, la transmission à des équipes qui ne savent pas encore lire ce qu’elle lit, les familles au bord du décrochage, l’expertise est apparue différemment. Non plus comme un bagage qu’elle trimballait. Comme une direction.

Gérard a sorti la chaise. « Et toi, dans cette session, t’as fait quoi exactement ? » On a posé ce qui comptait par écrit. L’expertise réelle de Claire, pas celle qui paraît raisonnable à présenter. La cible qui l’allume, pas celle qui semble la plus sage. Et depuis ce repérage-là, le reste a commencé à se structurer. Le message, l’offre, la façon de présenter ce qu’elle fait. « C’est ça, ton travail. » Oui. Pas la stratégie d’abord. Le repérage d’abord.

Paulette, rebondi. « Mais toi tu le vois immédiatement, ce signal, quand elle en parle ? » Presque. C’est pour ça que ça prend du temps d’apprendre à le voir sur soi-même. Depuis l’extérieur, c’est plus facile. Depuis l’intérieur, beaucoup moins.

Ce que j’observe souvent en session : le blocage n’est pas là où la personne pense qu’il est. Elle pense que c’est le message. L’offre. Le positionnement. Et parfois c’est ça, oui. Mais souvent, c’est plus en amont. C’est ne pas savoir encore clairement ce qui nourrit et ce qui épuise. Et sans cette distinction, tout le travail sur le message ou l’offre flotte. Il n’a pas de fondation sous lui.

C’est souvent là que le travail concret commence vraiment. Pas dans la stratégie. Dans ce repérage précis, incarné. Ce que le corps sait, et qu’on peut enfin formuler.

— Maintenant, la question qui te retourne le cerveau —

Et si ce que tu appelles « ne pas savoir dans quelle direction aller » n’était pas un manque d’information extérieure, mais un signal intérieur que tu n’as pas encore appris à lire ?

— 3 pistes concrètes à explorer cette semaine —

Comment commencer à lire les signaux de ton corps cette semaine ?

  1. Prends trois activités de ton travail de la semaine dernière. Pour chacune, pose-toi trente secondes avant d’y penser : qu’est-ce qui se passe dans ton corps quand tu imagines la faire ? Une légèreté, une tension, quelque chose de neutre ? Note-le. Pas pour décider tout de suite. Pour commencer à construire ton propre dictionnaire de signaux.

  2. La prochaine fois que tu te sens épuisée ou stressée, essaie d’être un peu plus précise. De quel type de fatigue s’agit-il ? Fatigue physique, fatigue de sens, fatigue relationnelle, fatigue de direction ? La question n’a pas besoin de réponse immédiate. Elle a besoin d’être posée.

  3. Repère une décision que tu repousses depuis quelque temps. Pas la plus urgente, la plus chargée. Avant de raisonner dessus, demande-toi : quand j’y pense, qu’est-ce que mon corps fait ? Si la réponse est cohérente à chaque fois que tu y reviens, elle est déjà là.

1

Critchley, H. D. (2004). « The human cortex responds to an interoceptive challenge. » Proceedings of the Royal Society B : Biological Sciences, 271(1538), 1–10.

2

Barrett, L. F. (1998). « Discrete emotions or dimensions ? The role of valence focus and arousal focus. » Cognition and Emotion, 12(4), 579–599.

Illustrations Salomette Studio