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Maintenant, que c’est dit.
La semaine dernière, on a parlé d’Iris. De ce que le cerveau cache sur ce qu’on sait vraiment. Un filtre qui transforme la compétence en doute, et qui ne lâche jamais vraiment prise.
Cette semaine, je veux aller dans la direction opposée.
Parce qu’il y a un autre filtre. Celui qui fonctionne à l’envers. Celui qui ne cache pas le doute, qui l’étouffe. Qui ne sous-estime pas ce qu’on sait, mais qui fait taire ce qu’on sent.
Il y a quelques années, j’ai rencontré quelqu’un.
Un projet. Une vision. Une énergie qui m’a emballée dès les premiers échanges, et j’ai dit oui assez vite. Trop vite peut-être.
Sauf que.
Dès le début, il y avait quelque chose. Une légèreté qui sonnait faux. Une bienveillance un peu trop lisse, un peu trop calibrée, une façon de répondre aux questions qui contournait sans jamais traverser. Je l’ai senti. Clairement. Pas comme une certitude, plutôt comme une gêne diffuse, quelque chose qui se posait dans la poitrine sans que j’aie les mots pour le nommer.
J’ai mis ça sur le compte de la prudence naturelle face au nouveau. J’ai décidé que c’était moi.
Puis les mois ont passé. L’investissement a grandi, en temps, en énergie, en confiance donnée. Et à chaque étape, ce quelque chose revenait. Une tension dans les épaules avant certaines réunions. Un léger soulagement, parfois, quand une rencontre était annulée. Une façon de préparer mes arguments plus longtemps que d’habitude, comme si je savais d’avance que je devrais défendre quelque chose.
Je n’ai pas écouté.
Trois ans plus tard, ce que j’avais senti dès le premier jour s’est révélé. En version amplifiée. Ce que j’avais mis en sourdine, chaque signal, chaque inconfort glissé sous le tapis de l’enthousiasme, est remonté d’un coup. Et j’ai réalisé que je n’avais pas été aveugle. J’avais su. Depuis le début. Je m’étais juste arrangée pour ne pas entendre.
— La question de la semaine —
Est-ce que tu sais faire la différence entre une intuition que tu n’as pas encore travaillée et un signal que tu as choisi de ne pas écouter ?
— Ce que la science dit là-dessus —
Le neuroscientifique Anil Seth, de l’Université de Sussex, défend depuis une dizaine d’années une idée qui retourne la façon dont on comprend la perception1. Le cerveau, dit-il, ne reçoit pas passivement les signaux du monde. Il les prédit. En permanence. À partir de ce qu’il a déjà vécu, il génère une hypothèse sur ce qu’il va percevoir, puis confronte cette hypothèse à ce qui arrive vraiment.
L’intéroception fonctionne de la même façon. Ce que tu ressens dans ton corps, la tension, la légèreté, la compression au niveau du sternum avant une décision, ce ne sont pas des données brutes que ton cerveau reçoit et traduit. Ce sont des prédictions qu’il corrige en permanence, en dialogue avec tes expériences passées, tes attentes, et surtout ce que tu veux que ce soit.
Gérard lève la tête. « Attends. Tu me dis que le cerveau peut prédire les mauvaises choses et quand même te faire croire que tout va bien ? » Exactement, Gérard. Et c’est là que ça devient intéressant.
Tu te souviens peut-être de ce billet, la cliente qui perdait ses prospects au moment d’annoncer son tarif. Main vers la gorge, voix qui monte, phrase de rattrapage. On avait appelé ça les marqueurs somatiques de Damasio, le corps qui sait avant que la tête comprenne d’où vient le blocage. C’est exactement le même mécanisme ici, juste à plus grande échelle. Le corps tient les comptes bien avant que la conscience accepte de les lire.
Lisa Feldman Barrett, neuroscientifique à l’Université Northeastern, a montré que le cerveau attribue aussi du sens aux signaux intéroceptifs selon le contexte qu’il construit lui-même2. Un même battement cardiaque accéléré peut être interprété comme de l’excitation, de l’anxiété, ou du désir, selon ce que le cerveau décide de chercher à ce moment-là. Ce n’est pas de la tromperie. C’est de l’efficacité cognitive. Le cerveau préfère sa prédiction à la dissonance.
Ce qui veut dire que quand l’enthousiasme pour un projet est très fort, le cerveau dispose d’un levier puissant pour réinterpréter les signaux d’inconfort. La tension dans les épaules devient de la fatigue ordinaire. Le soulagement quand une réunion est annulée devient du besoin de repos. La gêne diffuse devient de la timidité sociale.
Paulette a déjà compris où ça allait. « Oh non. Donc plus on veut que quelque chose marche, plus on est mauvais pour lire les signaux qui disent que ça ne va pas marcher ? » Oui, Paulette. Le désir biaise la prédiction. Et le cerveau est très fort pour ne pas nous le dire.
Ce n’est pas une faiblesse. C’est un mécanisme de survie qui a très bien fonctionné pendant des millénaires. Le problème, c’est qu’en entrepreneuriat, il peut coûter des années.
— Ce que la psychologie dit là-dessus —
En 1973, le psychiatre Peter Sifneos décrit pour la première fois ce qu’il appelle l’alexithymie3. À la lettre : l’absence de mots pour les émotions. Il observe des patients qui ne sont pas incapables de ressentir, mais incapables de nommer ce qu’ils ressentent. Le lien entre le corps et le langage est coupé, ou du moins très ténu.
Ce qu’il décrit, c’est un trouble clinique. Mais Gabor Maté, médecin et chercheur canadien, a prolongé cette notion dans une direction qui concerne beaucoup d’entre nous4. Il observe, chez des personnes très orientées vers les autres, très investies dans leur travail ou dans des projets qui leur tiennent à cœur, une forme d’alexithymie fonctionnelle, pas permanente, pas pathologique, mais situationnelle. Dans certains contextes, face à certains investissements, la connexion se brouille. On lit les émotions des autres avec une précision remarquable. On ne reconnaît plus les siennes.
Gérard soupire. « Donc les gens qui sont les meilleurs pour écouter les autres sont aussi les pires pour s’écouter eux-mêmes. C’est magnifique. » C’est surtout documenté, Gérard.
Je pense souvent à ça quand je travaille avec des coachs, des thérapeutes, des sophrologues. Elles lisent leurs clientes avec une finesse que j’admire. Elles captent une micro-tension dans une voix, une hésitation de trop dans une phrase, un changement dans la façon de tenir son corps. Et elles ne voient pas la même chose chez elles. Pas parce qu’elles sont aveugles. Parce que le canal d’écoute, quand il est très orienté vers l’extérieur, capte moins bien ce qui vient de l’intérieur.
Maté l’explique ainsi : quand on apprend très tôt à s’adapter aux besoins des autres, le cerveau développe une extraordinaire sensibilité aux signaux externes. Et il met en sourdine, progressivement, les signaux internes. Pas pour toujours. Mais assez longtemps pour que des choses importantes passent sans qu’on les entende.
Paulette, à ce stade, est debout sur sa chaise. « Mais c’est exactement ce que je fais avec mes clients ! Je passe des heures à écouter les autres et après je rentre chez moi et on je sais même plus je suis fatiguée ou stressée ou les deux ! » Exactement, Paulette. Et c’est l’une des raisons pour lesquelles les professionnels de l’accompagnement sont souvent ceux qui ont le plus de mal à s’accompagner eux-mêmes.
Ce n’est pas de l’inconséquence. C’est un coût professionnel qui mérite d’être nommé.
— Ce que ça change en vrai —
Quand tout m’est revenu, les trois ans de signaux mis en sourdine, j’ai d’abord eu envie de me demander pourquoi je n’avais pas écouté. Pourquoi j’avais choisi l’enthousiasme contre l’intuition. Pourquoi le projet avait parlé plus fort que ce que mon corps disait.
Puis j’ai arrêté de me poser cette question-là. Parce que ce n’est pas la bonne.
Il y a quelque chose de plus profond que la prédiction qui se trompe. Viktor Frankl5, psychiatre rescapé des camps de concentration, a passé sa vie à observer ce qui tient debout un être humain. Sa conclusion : ce n’est pas le plaisir, ni même la survie. C’est le sens. Ce qu’il appelle la volonté de sens, le besoin que ce qu’on vit signifie quelque chose. Et quand quelque chose porte énormément de sens, le psychisme se met en position de défense. Il protège ce sens-là. Coûte que coûte. Même contre l’évidence.
Ce projet, à l’époque, avait un sens immense pour moi. Il répondait à quelque chose que je cherchais depuis longtemps. Alors mon corps pouvait bien envoyer des signaux, ma tête avait déjà décidé que ce sens-là valait plus cher que l’inconfort.
Gérard croise les bras. « Donc tu savais, mais ton cerveau préférait croire à l’histoire plutôt qu’à toi. » D’une certaine façon, oui, Gérard. Ce n’est pas qu’il préférait l’histoire. C’est qu’il ne pouvait pas se permettre de la perdre.
La bonne question, ce n’est pas « Pourquoi je n’ai pas entendu ? ». C’est « Qu’est-ce que ce projet protégeait, en moi, pour que je sois prête à ne pas entendre ? ».
Ça me fait penser au billet où je te parlais de mon beau-père après le décès de ma mère. Plus je poussais pour qu’il parle, plus il se repliait. Je voulais l’aider à lâcher quelque chose. Lui avait besoin de tenir, encore un peu. À l’époque, j’avais nommé ça l’illusion de contrôle. Aujourd’hui je vois le lien : le réflexe qui pousse contre ce qui résiste, au lieu d’écouter ce que la résistance essaie de dire, c’est exactement celui qui m’a fait taire mes propres signaux pendant trois ans.
Le corps parle. Il parle en continu. Parfois en creux, une légèreté soudaine quand on prononce certains mots, un serrement quand on en prononce d’autres. Parfois en retard, la fatigue qui arrive le dimanche soir et qu’on attribue à la semaine à venir, alors qu’elle parlait de la semaine qui finit. Parfois en avance, comme cette gêne diffuse que j’avais ressentie dès le début et que j’avais classée dans « à surveiller » avant de fermer le dossier.
Mais quand ce que tu fais porte trop de sens, écouter ces signaux devient un risque. Le risque de découvrir que le sens que tu avais trouvé n’était peut-être pas le bon endroit pour le poser.
Paulette a déjà ouvert un carnet. « Donc, je note tout. À quelle heure j’ai eu tel signal. Avec qui. Avant ou après quoi. » Oui, Paulette. Et j’ajouterais une colonne : qu’est-ce que ce projet, cette relation, cette décision, étaient en train de me donner, que j’avais peur de perdre en écoutant ?
Ce que j’ai appris de ces trois années, ce n’est pas qu’il ne faut jamais faire confiance. C’est qu’il faut apprendre à distinguer le sens du signal. Les deux peuvent coexister sans se contredire. Mais quand le sens devient trop précieux pour être questionné, c’est souvent là que le signal a le plus de choses à dire.
Pas longtemps. Juste le temps d’entendre.
— Maintenant, la question qui te retourne le cerveau —
Et si ce que tu appelles « doute » ou « hésitation » n’était pas un frein à dépasser, mais une information à décoder ?
— 3 pistes concrètes à explorer cette semaine —
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Pense à une décision que tu as prise récemment, ou que tu es en train de prendre. Avant de rationaliser, pose-toi trente secondes. Qu’est-ce que ton corps dit ? Pas ce que tu penses de la décision. Ce que tu sens quand tu la formules à voix haute. Une légèreté, une tension, quelque chose de neutre. Note-le, même vaguement. Ces données comptent autant que les arguments.
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Repère la dernière fois que tu as eu un signal que tu as mis de côté au profit de l’enthousiasme pour quelque chose. Tu n’as pas besoin de juger la décision que tu as prise. Juste de noter : le signal était là. Il disait quoi, au fond ? L’exercice ne sert pas à regretter, il sert à calibrer ton propre langage corporel.
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La prochaine fois que tu ressens du soulagement quand quelque chose est annulé ou reporté, ne l’appelle pas de la fatigue tout de suite. Pose-toi la question : soulagement de quoi, exactement ? La réponse est souvent plus riche qu’elle n’y paraît.
Je lis tout. Je réponds à tout. Si cette lettre a réveillé quelque chose, un souvenir de signal ignoré, une situation en cours, une tension que tu n’avais pas encore nommée, dis-le-moi.
Ton business ira mieux si toi, tu vas bien d’abord.
Séverine
Pssitt. Cet été, je suis au bureau. Je prends quelques clients avec Cap Entrepreneur avant la rentrée.
Une chose sur moi, tant qu’on y est. J’ai un TDAH. Concrètement, ça veut dire que je ne tiens jamais bien longtemps sans un nouveau défi à me mettre sous la dent. Un nouveau terrain, une nouvelle question, un nouveau truc à comprendre de l’intérieur. C’est comme ça que j’ai commencé à creuser l’IA, il y a un moment maintenant. Pas pour suivre une tendance. Parce qu’il me fallait un nouveau caillou à retourner.
J’aime par dessus tout transmettre un savoir. Et c’est exactement ce que je veux faire avec l’IA, en ce moment. Pas la maîtriser dans mon coin. La comprendre assez pour pouvoir, la transmettre à mon tour. Je ne sais pas encore où ça va m’emmener dans ce que je construis. Mais ça infuse déjà ce que je fais, alors autant te le dire maintenant plutôt que de faire semblant que ça n’existe pas.
Bon… c’était plus une note qu’un PS. Bref, je t’en parle bientôt.
Sources
Seth, A. (2021). Being You : A New Science of Consciousness. Dutton.
Barrett, L. F. (2017). How Emotions Are Made : The Secret Life of the Brain. Houghton Mifflin Harcourt.
Sifneos, P. E. (1973). « The prevalence of “alexithymic” characteristics in psychosomatic patients. » Psychotherapy and Psychosomatics, 22(2), 255-262.
Maté, G. (2019). When the Body Says No : The Cost of Hidden Stress. Vintage Canada.
Frankl, V. E. (1946). Découvrir un sens à sa vie avec la logothérapie. (trad. fr.)
