Hello,
Mais déjà merci ! Vous êtes 23 à me suivre. 23 vraies personnes à trouver mes billets intéressants. Ça fait chaud au cœur.
Maintenant que c’est dit, passons au sujet du jour.
La semaine dernière, on a parlé de Maryvonne. De là où s’accroche sans savoir pourquoi. De ce qu’on paie sans en avoir vraiment conscience.
Cette semaine, je veux rester dans le même registre, mais retourner le problème.
Parce qu’il y a une autre façon de se coincer. Moins connue. Plus sournoise. Celle où ce n’est pas ce qu’on a déjà investi qui nous retient. C’est ce qu’on croit ne pas encore savoir.
Iris Lenoir était opticienne avant d’être sophrologue.
Quinze ans à expliquer les mécanismes de la vision, la fatigue oculaire, le lien entre tension cervicale et trouble de la mise au point, les effets du stress sur la perception visuelle. Quinze ans à observer des yeux, à comprendre ce qui se passe derrière les yeux. Puis la reconversion, la formation, la pratique, et une spécialité qui s’est dessinée presque naturellement : la sophrologie autour de la vision et du stress visuel.
Quand elle parle de son travail, l’expertise transpire de partout. Dans les mots qu’elle choisit, dans les nuances qu’elle distingue d’instinct, dans les questions qu’elle pose avant même que la cliente ait fini sa phrase.
Je lui ai dit : « Tu as une expertise qui ne demande qu’à être vraiment mise en valeur. » ( à peu près)
Elle a eu un petit rire gêné. « Bah… oui, mais je me dis que tout le monde sait ça. » (à peu près encore)
Tout le monde.
Quinze ans de terrain, une reconversion entière construite dessus, et ce qu’elle voit depuis sa fenêtre, c’est « l’évidence ».
Je l’ai regardée. Et, j’ai pensé à tous les domaines où je fais exactement la même chose.
Je me suis toujours intéressée à tout. Plein de sujets, plein de pratiques, plein de lectures. Résultat, vu de ma fenêtre : je touche à tout, donc je maîtrise rien. C’est le récit que mon cerveau me sert depuis des années.
Sauf que.
Quand un sujet précis vient sur la table, je vois bien que j’en sais plus que les autres. Que je leur apprends des choses qu’ils ne savaient pas. Que ma lecture est plus fine que je ne me l’autorise à penser.
Le décalage entre ce que je sais et ce que je crois savoir est juste fou parfois. Et je suspecte fortement que tu connais cette sensation.
— La question de la semaine —
Est-ce que ce que j’appelle « manque de légitimité » est réel ou est-ce que c’est mon cerveau qui ne sait pas évaluer ce qu’il maîtrise vraiment ?
— Ce que la science dit là-dessus —
En 1999, David Dunning et Justin Kruger publient une étude qui va devenir l’une des références les plus citées en psychologie cognitive1. Ce qu’ils trouvent : les personnes peu compétentes dans un domaine surestiment massivement leurs capacités. Elles ne savent pas ce qu’elles ne savent pas. L’incompétence les prive de la métacognition nécessaire pour la mesurer.
On connaît tous cet effet. On l’utilise pour le stagiaire trop sûr de lui, le patron incompétent qui se croit visionnaire. (J’assume les exemples uniquement masculins dans ce cadre, cela pourrait d’ailleurs faire l’objet d’une newsletter.)
Mais il y a un revers. Dans la même étude. Que tout le monde oublie de mentionner.
Les personnes très compétentes tendent à sous-estimer leur niveau. Parce qu’elles supposent que ce qui leur semble évident est évident pour tout le monde.
Gérard, à ce stade, lèverait les yeux au ciel. « Attends. Tu me dis que plus t’es bonne, moins tu te crois bonne ? C’est quoi ce délire. » Oui, Gérard. C’est exactement ça. Et c’est documenté.
Quand Iris m’a dit « tout le monde sait ça », je lui a rappelé que non, tout le monde ne sait pas ça. C’est pour ça que j’ai creusé et c’est comme ça que j’ai retrouvé l’étude. Parce que ce qu’elle décrivait, mot pour mot, c’est ce que Dunning et Kruger ont mesuré en laboratoire. La maîtrise réelle d’un domaine t’expose à toute sa complexité. Et cette complexité, tu la lis comme un manque. Pas comme une profondeur.
Plus tu sais, plus tu mesures l’étendue de ce que tu ne sais pas encore. Ton cerveau fait alors une erreur d’interprétation : il confond « je vois mes limites » avec « je suis limitée ».
Je fais ça en permanence. Depuis que je me forme sur un sujet où on ne m’attend pas, seule, sans cursus, sans diplôme qui viendrait tamponner ce que je construis, mon cerveau tourne en boucle sur ce qu’il ne maîtrise pas encore. Sur les zones d’ombre. Sur ce qui manque. Pas sur les soixante-dix autres choses qu’il a intégrées, testées, retournées dans tous les sens. Ça, il les range automatiquement dans « évident ». Et l’évident ne compte pas.
Paulette, elle, aurait déjà ouvert un nouveau doc. « OK mais attends, si le cerveau peut pas se voir lui-même, ça veut dire que MOI je suis probablement bien meilleure que je crois ? » Oui, Paulette. Probablement. Et c’est exactement pour ça qu’on continue.
Ce n’est pas de la modestie. Ce n’est pas un problème de confiance. C’est une limite structurelle de la métacognition : le cerveau humain est mauvais pour évaluer sa propre compétence là où elle est réelle. Il a besoin d’un miroir extérieur. Et quand ce miroir n’est pas institutionnel, pas un diplôme, pas un titre, pas une case officielle, il ne sait pas où se poser.
— Ce que la psychologie dit là-dessus —
En 1978, Pauline Clance et Suzanne Imes2 décrivent pour la première fois le syndrome de l’imposteur. Elles le définissent comme la conviction intérieure d’être une fraude, malgré des preuves objectives de compétence et la peur permanente d’être démasquée.
Ce qu’elles observent en premier, c’est que ça touche des femmes à haut niveau de réussite. Reconnues. Diplômées. Expérimentées. Qui attribuent leur succès à la chance, au malentendu, à la bienveillance des autres. Jamais à elles-mêmes.
Gérard soupire déjà. « Sérieux ? Des femmes qui réussissent et qui se disent que c’est pas grâce à elles ? Mais qu’est-ce qui se passe là. » Ce qui se passe, Gérard, c’est que le filtre est plus fort que les preuves. Toujours.
Je relis ça et je me reconnais. Et je ne vais te mentir, j’aime pas très beaucoup ça.
Je touche à plein de choses. J’ai toujours fonctionné comme ça : comprendre, essayer, apprendre, passer à autre chose, revenir. Ce qui donne, vu de l’intérieur : je sais un peu de tout et pas assez de rien. Mon cerveau me sert cette histoire depuis des années. Et pendant longtemps, je l’ai crue.
Sauf que Clance et Imes ne décrivent pas un trouble. Elles décrivent un filtre. Quelque chose que le cerveau fait avec les preuves de compétence qu’on lui présente : il les dévalue, les réinterprète, les disqualifie. Chaque expertise devient une exception. Chaque chose qu’on sait vraiment bien faire, une évidence, donc ça ne compte pas.
Paulette, à ce stade, est debout. « Mais c’est INSUPPORTABLE. Donc tout ce que je sais vraiment, mon cerveau le range dans “bof” ? Et ce que je sais pas encore, il le met en gras et le souligne ? » Exactement, Paulette. Et le pire, c’est qu’on ne s’en rend même pas compte.
Ce filtre s’emballe particulièrement dans les domaines autodidactes. Ceux où tu as appris en faisant, pas dans un couloir balisé. Ceux où personne ne t’a jamais remis un papier pour dire : là, tu sais. Tu es légitime. Tu peux y aller.
En ce moment, je construis quelque chose sur un sujet où on ne m’attend pas. Je me suis formée seule. J’ai construit, testé, défait, reconstruit. Et quand le sujet arrive en conversation, je vois la surprise dans le regard de l’autre. Je leur apprends des choses. Ma lecture est plus fine que je ne me l’autorise à croire.
Et pourtant. Le filtre est là. À chaque fois.
Iris n’a pas de diplôme qui croise opticienne et sophrologue, cette spécialité n’a pas de case officielle. Moi je n’ai pas de certificat qui valide ce que je construis. Et nos deux cerveaux font la même chose avec ça : ils concluent au manque. Alors que la compétence est là, réelle, mesurable, mais seulement depuis l’extérieur. Jamais depuis l’intérieur.
Gérard ouvre les mains et avec son air suffisant, lance : « Donc la solution, c’est d’arrêter de se fier à sa propre tête. » Pas tout à fait. Mais presque.
C’est ça, le syndrome de l’imposteur dans sa mécanique la plus précise. Pas l’absence de compétence. L’incapacité structurelle à la voir depuis sa propre fenêtre.
— Ce que ça change en vrai —
Le corps, lui, ne ment pas.
Quand Iris parle de vision et de stress visuel, quelque chose se passe dans sa posture. Elle s’installe différemment. La voix prend de l’assise. Elle ne cherche plus ses mots, elle les a. Ce n’est pas de la performance. C’est la compétence incarnée qui parle, celle qui s’est logée dans les gestes et les réflexes bien avant que la tête daigne la reconnaître.
Le cognitif dit « je ne sais pas assez ». Le corps, lui, sait déjà.
Et moi, quand le sujet que je construis arrive dans une conversation, je sens ce même décalage. Ma tête cherche encore la légitimité. Mais quelque chose dans ma façon de répondre, de poser les questions, de lire ce que l’autre ne voit pas encore, ça, c’est déjà là. Ça ne s’improvise pas.
Gérard saute de sa chaise, croise les bras et s’agace. « Concrètement, combien de fois t’as appris quelque chose à quelqu’un sur ce sujet ces dernières semaines ? Combien ont noté ce que tu disais ? Alors c’est quoi le problème ? » Le problème, Gérard, c’est que le cerveau ne tient pas les comptes comme ça. Il ne comptabilise pas les moments où il a été utile. Il stocke les doutes. Les preuves, il les égare.
Paulette, elle, veut déjà changé la bio Instagram. « Experte en … pour les entrepreneurs en mouvement. » Et elle distribuerait des cartes de visite avant même qu’on ait fini la conversation. Non, tu ne sauras pas tout de suite, je suis encore un peu frileuse sur le sujet. Syndrome de l’imposteur quand tu nous tient. Mais j’y travaille.
La vérité est entre les deux. Toujours.
Ce que tu appelles « manque de légitimité » mérite d’être interrogé de près. Pas consolé. Interrogé. Parce que parfois, c’est réel, il y a une lacune, quelque chose à aller chercher. Et parfois, c’est ton cerveau qui fait son travail de sape habituel sur ce que tu maîtrises vraiment.
La différence ? Quelqu’un d’extérieur, dans ton domaine, te dit que tu en sais plus que lui. Pas par politesse. Par surprise.
Iris a eu cette conversation avec moi. Elle a dit « tout le monde sait ça ». Et elle a fait son petit rire gêné.
Ce rire, c’est le signal. À chaque fois.
— Maintenant, la question qui retourne le cerveau —
Et si ce n’était pas du tout un problème de légitimité, mais un problème de calibration, et si on avait juste besoin d’un miroir extérieur pour lire notre propre expertise ?
— 3 pistes concrètes à explorer cette semaine —
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Recense trois situations récentes où tu as appris quelque chose à quelqu’un dans ton domaine. Pas dans une formation, pas en mode pédagogie officielle, juste en conversation. Trois fois où l’autre a dit « ah, je ne savais pas ça » ou a noté ce que tu venais de dire. Ces trois situations sont une mesure de compétence réelle. Traite-les comme telles.
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Demande à quelqu’un qui te connaît dans ton travail de te dire ce dans quoi tu es vraiment bonne. Pas pour être flattée. Pour calibrer. Écoute ce qui t’étonne dans sa réponse, l’étonnement, c’est le filtre qui se coince.
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Repère une chose que tu sais faire dans ton domaine et que tu décris avec « c’est normal, tout le monde sait ça ». Vérifie. Demande à trois personnes autour de toi. Tu seras souvent surprise de ce que « tout le monde » ne sait pas du tout.
Je lis tout. Je réponds à tout. Si quelque chose de cette lettre t’a traversée, ou si tu as toi-même un petit rire gêné qui vient de surgir en lisant, dis-le-moi.
Prends soin de toi et de ton business (mais de toi surtout).
Un jour ce sera simple.
Séverine
Pssitt. Iris, si tu lis ces lignes, et je pense que tu les liras, j’espère ne pas avoir travesti notre conversation. Tu te reconnaîtras. C’est voulu.
Pssitt. 2; Cet été, je serais dans mon bureau. Je lis, j’observe, j’écris. Si tu veux qu’on parle de ta singularité, des matins où ça bloque, les portes sont ouvertes. Tu sais où me trouver.
Sources
Kruger, J. & Dunning, D. (1999). « Unskilled and unaware of it : how difficulties in recognizing one’s own incompetence lead to inflated self-assessments. » Journal of Personality and Social Psychology, 77(6), 1121-1134.
Clance, P. R. & Imes, S. A. (1978). « The impostor phenomenon in high achieving women : Dynamics and therapeutic intervention. » Psychotherapy : Theory, Research & Practice, 15(3), 241-247.
