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Pourquoi ton cerveau te pousse à continuer ce qui ne te fait plus vibrer.

Cet article est paru dans ma newsletter Inspire le changement le 8 juin 2026. Recevoir les prochains numéros →

Hello,

La semaine dernière, je te parlais de mon amour de l’avant-projet. De cette part de moi qui s’allume dès qu’il y a quelque chose à créer.

Cette semaine, j’ai envie de te parler de l’inverse. De ce qui ne s’allume plus, et qu’on garde quand même.

Dans mon garage, il y a un carton. Plus de trente ans qu’il déménage avec moi. Ce sont les souvenirs que j’ai emportés le jour où je suis partie de chez mes parents.

Dedans, je sais ce qu’il y a. Des dizaines de cartes postales de couchers de soleil que je ne regarde plus jamais. Un classeur de fiches que j’achetais chaque semaine pour apprendre l’astrologie. Trois ou quatre objets que j’avais jugés trop précieux pour les jeter, et trop encombrants pour les exposer.

Et autour de ce carton, le reste. Mon garage prévu pour recevoir deux voitures, plein de « On ne sait jamais, ça peut servir ».

Est-ce que je sais reconnaître chez moi ce que je repère en deux secondes chez les autres ?



— La question de la semaine —

Appelons-la Maryvonne Le Bihan. Elle dirige un organisme de formation depuis des années.

Elle en parle bien, avec les mots de quelqu’un qui maîtrise. Responsable. Structurée. Solide. Elle recrute, elle gère, elle pilote. Tout est carré.

Et puis je lui demande ce qui la fait vibrer, là, maintenant.

Silence.

Elle cherche. Elle revient à sa structure, à ses plannings, à ses obligations, à tout ce qu’elle a bâti. Mais le mot « vibrer », lui, ne trouve pas où se poser. Alors je la laisse chercher encore un peu.

Là, sa voix change. Plus basse, plus lente. Elle me dit qu’au fond, ce qu’elle voudrait, c’est redevenir formatrice. Reprendre le tableau, le groupe, l’animation. Être de nouveau debout devant une salle et transmettre pour de vrai, au lieu de tout organiser pour que d’autres le fassent à sa place.

Ses épaules descendent d’un coup en le disant. Comme si elle reposait un sac qu’elle portait depuis si longtemps qu’elle ne le sentait plus.

Ce qu’elle protégeait, ce n’était pas ce qui la faisait vibrer. C’était la version d’elle-même qu’elle avait mis des années à construire. La responsable. La directrice. Celle qu’on respecte, celle qui a réussi. Et cette version-là avait fini par faire taire l’autre. La sienne. La vraie. La formatrice.


— Ce que la science dit là-dessus —

Il y a un biais qui s’appelle le coût irrécupérable. Arkes et Blumer l’ont documenté dans les années 801, et tu en connais sûrement le mécanisme sous un autre nom.

Le principe est simple. Et il pique. Plus on a investi dans quelque chose, du temps, de l’argent, de l’énergie, plus on a du mal à le faire évoluer. Même quand ça ne nous porte plus. Le cerveau ne se demande pas « Est-ce encore juste pour moi aujourd’hui ? ». Il se demande « Est-ce que je peux vraiment toucher à tout ce que j’ai déjà mis là-dedans ? ». Et la réponse, presque toujours, c’est non.

Ce qu’on appelle aussi l’escalade d’engagement2. Plus l’engagement a été visible, coûteux, public, plus il devient difficile de le faire bouger. Parce qu’à un moment, ce qu’on a construit ne se contente plus d’être ce qu’on fait. Ça devient ce qu’on croit être. Et là, faire évoluer ressemble à se trahir.

Sauf que le coût déjà payé, il est payé. Il ne revient pas, quoi qu’on décide. La seule vraie question, celle que le cerveau évite soigneusement, c’est ce que ça te coûte de continuer exactement pareil à partir de maintenant.

Ce que j’observe sur le terrain, c’est précisément ça. La consultante qui garde une offre qu’elle n’aime plus parce qu’elle a passé des mois à la peaufiner. La femme qui tient un titre, un rôle, une structure, parce que tout ça la rend respectable, alors que ça ne la fait plus vibrer depuis longtemps. Elles ne se demandent pas si ça les nourrit encore. Elles se disent qu’y toucher, ce serait gâcher. Et plus le temps passe, plus la marche à franchir paraît haute, alors qu’elle ne fait que grandir avec l’attente.

(Pssitt : c’est aussi pour ça qu’on termine un mauvais bouquin, qu’on reste au resto même quand le plat qui nous faisait de l’œil sur la carte n’est plus dispo, vécu pas plus tard que ce week-end, et qu’on garde la déco qu’on n’aime plus depuis trois ans. Ton cerveau confond « J’ai déjà investi. » et « Ça vaut encore le coup. ». Ce ne sont pas du tout les mêmes phrases.)


— Ce que la psychologie dit là-dessus —

Jung parlait d’individuation3. Ce mouvement par lequel on devient, au fil d’une vie, la personne qu’on est vraiment, et pas seulement celle qu’on a appris à être. Pour lui, une vie réussie n’était pas une vie sans accroc. C’était une vie où l’on finit par habiter toutes les pièces de sa maison intérieure, même celles qu’on gardait fermées.

Et il disait un truc qui dérange. Les parts de nous qu’on n’autorise pas à vivre ne s’éteignent jamais vraiment. Elles attendent. Elles poussent en sous-sol, sans bruit, parfois pendant des années. Et un jour, sans prévenir, elles réclament leur place au grand jour.

Le psychanalyste Adam Phillips a prolongé ça dans un livre sur les vies qu’on ne vit pas4. Sa thèse tient en une phrase. On est souvent moins hanté par ce qu’on a raté que par ce qu’on ne s’est jamais autorisé à tenter. La vie laissée en réserve, celle qu’on garde « pour plus tard », finit par peser autant que celle qu’on mène vraiment. Parfois plus.

Ce que je vois dans mon cabinet, c’est exactement cette part en attente. La coach qui rêve d’écrire et qui repousse depuis cinq ans. La directrice qui pilote très bien sa structure et qui rêve juste de reprendre le groupe et le tableau. Elles ne sont pas malheureuses. Elles sont juste un peu absentes d’elles-mêmes. Et ça finit par se sentir, dans la voix, dans l’élan, dans cette énergie qui ne monte plus tout à fait.

Parce que dans une bascule, ce n’est pas l’envie de fuir ce qu’on fait qui parle. C’est une part de soi, restée trop longtemps en retrait, qui demande de l’air. La fatigue qu’on ressent alors n’est pas une fatigue de trop-plein. C’est une fatigue de trop-peu. Le trop-peu de soi dans ce qu’on fait tous les jours.

(Pssitt : c’est pour ça que certaines décisions « raisonnables » nous laissent un goût bizarre. La tête a tranché juste. Mais une part de nous, restée sur le quai, regarde le bateau partir sans elle.)


— Ce que ça change en vrai —

Le corps de Maryvonne, lui, savait déjà. Bien avant elle.

Le débit plat, sans relief, quand elle décrit la gestion, les plannings, la direction de sa structure. Et cette voix qui descend, qui ralentit, qui se réchauffe à la seconde où elle parle de reprendre une formation, d’être de nouveau face à un groupe. Le même corps, deux états. Il n’y a pas besoin d’être sophrologue pour le voir. Il suffit de regarder où l’énergie revient.

Et pendant qu’elle me parle, j’entends ses deux voix. Les mêmes que les nôtres.

Gérard, lui, tient le manche. « Tu as une structure, une légitimité, un titre sur ta carte. Tu vas lâcher la direction pour redescendre animer des formations toi-même ? Et tu appelles ça avancer ? » Il a toujours l’air raisonnable, Gérard. C’est exactement ça, le piège.

Paulette, elle, a déjà un pied dehors et la robe à paillettes enfilée. « Mais tu t’ennuies, ma belle. Tu le sais. Retourne là où ça te fait du bien, point. » Elle simplifie tout, Paulette. Sauf que parfois, c’est vraiment aussi simple que ça.

Entre les deux, l’émotion fait son tri. La peur de régresser aux yeux des autres. La culpabilité d’abandonner ce qu’elle a monté. Et dessous, beaucoup plus discret, un soulagement immense à l’idée de s’autoriser à redevenir ce qu’elle est.

C’est le sens qui tranche, à la fin. Le métier n’avait pas changé. C’est Maryvonne qui avait changé de place. Le sens était resté dans la salle de formation, pas dans le bureau de direction.

Et tu sais ce qui me trouble ? Pendant que je l’écoute, je me reconnais. Pas tout à fait dans le même décor, mais dans le même mouvement. Elle veut redevenir formatrice. Moi, j’ai envie de créer et de transmettre autrement. On tire toutes les deux vers le même genre d’endroit, celui où on fait passer quelque chose à quelqu’un. Et on s’accroche toutes les deux à une version plus établie de nous qui nous en éloigne. On confond ce qu’on a construit avec ce qui nous fait vibrer.

Ce que je démasque chez elle en deux secondes, je mets des mois à le voir chez moi.


— Maintenant, la question qui te retourne le cerveau. —

Et si ce à quoi tu t’accroches n’était pas ce que tu aimes, mais ce que tu as déjà payé ?

Parce qu’on confond les deux en permanence. On appelle « fidélité » ce qui est juste la peur de perdre l’investissement. On appelle « passion » ce qui est devenu une habitude rassurante.

Faire évoluer une partie de ce que tu as construit, ce n’est pas gâcher. C’est arrêter de payer le plein tarif pour quelque chose qui ne te rend plus ce qu’il te prend.



— 3 pistes concrètes à explorer cette semaine —

  1. Ce soir : prends la chose à laquelle tu tiens le plus dans ton activité, ton titre, ton rôle, ton offre phare. Pose-toi une seule question, à voix haute. Si je la découvrais aujourd’hui, sans l’avoir déjà construite, est-ce qu’elle me ferait encore vibrer ? Ta réaction immédiate, dans le ventre, te dit presque tout.

  2. Dans la semaine : repère un endroit de ta vie où tu te dis « J’ai déjà tellement donné, je ne peux pas changer de cap maintenant ». Une formation, une relation, une habitude, peu importe. Remplace mentalement cette phrase par « Ce que j’ai donné est donné, qu’est-ce qui est juste pour moi à partir de maintenant ? ». Et regarde ce qui se déplace, juste en changeant la phrase.

  3. Calmement, sans rien décider : liste ce que tu fais et range chaque chose dans deux colonnes. Ce qui te recharge. Ce qui te vide. Ne tranche rien aujourd’hui. Observe simplement laquelle des deux colonnes grossit depuis quelques mois. C’est souvent là que la bascule se voit, bien avant qu’on ait le courage de la nommer.

Tu peux me répondre directement à cet email. Je suis curieuse de savoir à quelle version de toi tu t’accroches en ce moment. Je lis tout, je réponds à tout.

Prends soin de toi et de ton business (mais de toi surtout).
Un jour ce sera simple.

Séverine

Psiiit : ma propre bascule est en train de prendre une forme très concrète. Quelque chose à la croisée de deux mondes qu’on imagine rarement ensemble. Je laisse mijoter encore un peu. Je te raconte en premier.

1

H. Arkes & C. Blumer, « The psychology of sunk cost », Organizational Behavior and Human Decision Processes, 1985.

2

B. Staw, « Knee-deep in the big muddy », Organizational Behavior and Human Performance, 1976.

3

C. G. Jung, concept d’individuation, Types psychologiques, 1921.

4

A. Phillips, Missing Out: In Praise of the Unlived Life, 2012.