Hello,
Vendredi, en rentrant, j’ai éteint la radio.
Ce n’est pas mon truc. D’habitude j’ai besoin que ça bruisse autour, que ça remplisse l’habitacle et la tête en même temps. Là, non. J’avais besoin d’entendre ce qui se passait dans ma tête. Parce qu’il s’y passait des choses, et que la radio n’aurait fait que les couvrir.
J’avais animé une table ronde dans la journée. Le thème : le mentorat comme levier de l’entrepreneuriat. La journée s’appelait « Femme entrepreneur mode d’emploi ». La salle était bien remplie malgré la chaleur, l’énergie bonne, les échanges vivants. Et à un moment, quelqu’un a levé la main.
« Comment on mesure le ROI du mentorat ? »
J’ai regardé les autres intervenantes. Elles ont regardé la salle. Un silence d’une seconde, peut-être deux, ce silence collectif qu’on fait quand personne ne veut être la première à dire quelque chose d’imparfait.
J’ai répondu. Le temps gagné, la légitimité qui se construit, la confiance qui vient. Des deux côtés, d’ailleurs : celui qui est mentoré, et celui qui mentore.
C’était juste et c’’était incomplet.
Et c’est ça qui continuait de tourner dans la voiture.
Parce qu’il y avait une autre question sous la question. Celle que personne n’a posée à voix haute.
Pourquoi est-ce qu’on n’y va pas ?
Pas « Pourquoi le mentorat c’est utile ? ». Ça, on sait. Je le vois tous les jours chez mes clients. Ce que ça leur apporte concrètement, c’est de la clarté mentale.
Une cliente était dans l’assistance. Elle a levé la main à son tour. Elle n’a pas théorisé, elle a juste dit que d’être mentorée, lui avait apporter de la clarté mentale. Elle sait où elle va le matin. C’est tout. Et c’est exactement ça.
Pas une méthode de plus, pas un outil supplémentaire à ranger dans le tiroir avec les cinq autres qu’on n’utilise jamais. Juste quelqu’un qui a déjà fait le chemin, qui pose la bonne question au bon moment, et soudain le brouillard se dissipe. Ils voient où ils en sont. Ils voient où ils vont. Ils savent quoi faire le lendemain matin.
Le ROI du mentorat, c’est ça. Pas un pourcentage. Pas des heures facturées. C’est le temps qu’on n’a pas perdu à tourner en rond. Les mois qu’on n’a pas gaspillés à réinventer ce qui existait déjà. Les erreurs qu’on n’a pas faites parce que quelqu’un d’autre les avait faites avant et avait eu la générosité de le dire.
J’ai décidé d’être mentore. Pas facile à porter, mais terriblement juste pour moi.
Je le suis pour mes clients, pour Entreprendre pour Apprendre et aussi pour les Femmes de Bretagne et de Loire-Atlantique. Dix ans d’entrepreneuriat derrière moi : des choses qui ont marché, d’autres qui ont planté, et tout ce qu’on apprend quand on reconstruit après. Ce que j’essaie, je le construis. Ce que je construis, je le transmets. Les outils pratiques que j’ai fabriqués pour moi parce que j’en avais besoin et qu’ils n’existaient pas. L’expérience brute de ce qui tient et de ce qui ne tient pas. Ce n’est pas une méthode venue d’ailleurs. C’est ce que j’ai vécu, raté, compris de l’intérieur.
Et moi, je n’en ai pas eu.
Pas de mentor. Pas quelqu’un qui avait déjà été là où j’allais et qui pouvait me dire « Attention, ce virage-là, je l’ai mal négocié, voilà ce que j’aurais fait différemment. ».
J’ai créé mon entreprise seule dans mon coin. Sans demander. Sans m’entourer. Sans aller chercher ce que d’autres avaient déjà appris à leurs dépens.
(Voilà comment je me suis retrouvée à animer une table ronde sur le mentorat en n’en ayant jamais eu au démarrage. Si quelqu’un a un prix pour l’ironie du quotidien, je suis candidate. Je précise que je n’attends pas de trophée, juste la reconnaissance du symptôme.)
Des années plus tard, j’ai voulu reprendre une entreprise existante.
Et là, quelque chose avait changé dans ma tête.
Cette fois, je ne suis pas partie seule. Je me suis rapprochée de chef·fes d’entreprise, pour prendre leurs avis, leurs regards extérieurs sur ce que j’étais en train de faire. Est-ce que ça tenait la route ? Est-ce que c’était trop ambitieux ? Est-ce que les comptes que j’avais devant moi voulaient dire ce que je croyais qu’ils voulaient dire ?
Parce que j’avais vraiment envie d’y aller. Et c’est précisément parce que j’avais vraiment envie d’y aller que j’avais besoin de regards qui voyaient ce que moi je ne pouvais pas voir.
C’est grâce à ces personnes que j’ai pu dire non. Que j’ai pu voir que ce n’était pas la bonne idée, avant d’y laisser du temps, de l’énergie, de l’argent. Le mentorat ne m’a pas dit quoi faire. Il m’a aidé à voir ce que je n’arrivais pas à voir depuis l’intérieur.
Et pour la première fois, j’ai senti ce que ça fait de ne pas être seule avec une décision trop lourde. C’est bête à dire, mais je ne savais pas que ça existait, ce soulagement-là !
C’est ça, le vrai ROI. Pas ce qu’on gagne. Ce qu’on évite de perdre.
Et puis il y a l’autre côté. Celui qu’on oublie toujours de mentionner.
Mentorer, ça construit aussi celui qui mentore. Pas de façon abstraite, pas dans un sens vaguement vertueux, très concrètement. Ça oblige à mettre des mots sur ce qu’on sait. Ça force à articuler ce qui était encore flou dans sa propre tête. Ça donne de la légitimité à ce qu’on a vécu, même à ce qu’on a raté, parce que ce qu’on a raté devient utile à quelqu’un d’autre. C’est une façon de faire exister ce qu’on a construit, autrement que par les revenus ou les clients.
Ce que je transmets quand je mentore, ce n’est pas un savoir figé. C’est une expérience vivante, encore en train de se faire. Et chaque fois que je dois la formuler clairement pour quelqu’un d’autre, je comprends mieux ce que j’ai traversé moi-même.
Et non, Gérard, je n’ai pas envie d’entendre ta question. « Concrètement, combien de fois cette année tu as tourné en rond sur une décision qu’une heure avec quelqu’un d’expérimenté aurait réglée ? » Parce que je n’ai pas envie de répondre. C’est exactement pour ça que c’est la bonne question.
Paulette, elle, a déjà trois noms dans la tête. Trois mentors potentiels, identifiés en cinq minutes, qu’elle n’a toujours pas contactés. Parce que mon projet n’est peut-être pas encore assez avancé. Parce que je ne sais pas si j’aurais les bonnes choses à dire. Parce que ce n’est sûrement pas le bon moment. Paulette a la pêche et la trouille dans la même journée et, of course, la trouille gagne souvent sur les petites décisions. Celle-là, entre autres.
Je me reconnais dans les deux. C’est inconfortable à écrire, mais c’est vrai.
Avant d’aller plus loin, il y a une confusion que j’entends souvent et qui coûte cher.
Un mentor, ce n’est pas un coach.
Un coach crée un processus. Il t’accompagne, il t’outille, il tient un espace pour que tu trouves par toi-même. Il n’a pas forcément vécu ce que tu traverses. Ce n’est pas son rôle. Son rôle, c’est de créer les conditions pour que tu accèdes à tes propres réponses.
Un mentor, lui, il est passé par là. C’est tout. Et c’est immense.
Ce qu’il te transmet, ce n’est pas une méthode venue d’ailleurs. C’est ce qu’il a testé de ses propres mains, raté, reconstruit, compris de l’intérieur. Les outils qu’il a fabriqués en chemin parce qu’il en avait besoin et qu’ils n’existaient pas. Il ne t’accompagne pas vers ta réponse. Il te dit ce qu’il sait depuis l’endroit où il est allé.
Mais, et c’est là que ça devient intéressant, un bon mentor sait aussi ce qu’il ne sait pas.
Moi, j’en sais plus que mes clients sur certains sujets. C’est juste, et c’est pour ça qu’ils viennent me voir. Mais sur d’autres sujets, c’est eux qui pourraient me mentorer. Leur secteur, leur expertise technique, leur façon de penser certains problèmes, il m’arrive de repartir d’une session en ayant appris quelque chose. Et je trouve ça sain. Je trouve même que c’est ce qui distingue le vrai mentorat de quelque chose qui y ressemble de loin mais qui n’en est pas.
Ce que dix ans à exercer le métier de sophrologue m’ont appris, et je dis bien appris, pas enseigné dans un livre, c’est à observer sans projeter. À voir ce qui se passe vraiment chez l’autre sans y mettre ce que moi j’aurais ressenti à sa place. À prendre du recul sans me déconnecter. À rester dans la réalité de la personne en face, pas dans la mienne. Et surtout : à travailler systématiquement vers l’autonomie. Ne jamais créer de dépendance. Toujours faire en sorte que l’autre devienne capable de se passer de moi.
Ce n’est pas la sophrologie que je transmets quand je mentore. C’est ce qu’elle a forgé dans ma posture. Et c’est une différence importante.
Parce qu’il y a une posture dans le mentorat qui me dérange quand je la vois. Celle qui sait. Celle qui a réponse à tout. Celle qui arrive avec ses certitudes bien rangées et qui oublie que la personne en face a sa propre histoire, son propre terrain, ses propres contraintes, et que ce qui a marché pour toi ne marchera pas forcément pour elle de la même façon. Cette posture-là, on la trouve parfois chez des coachs, parfois chez des mentors, parfois chez des consultants. Ce n’est pas une question de titre. C’est une question d’éthique.
Un mentor qui pense tout savoir, c’est dangereux. Pas parce qu’il ment, il croit sincèrement ce qu’il dit. Mais parce qu’il oublie que son expérience est la sienne. Qu’elle s’est construite dans un contexte particulier, avec des ressources particulières, à un moment particulier du marché. Et que transmettre ça sans discernement, c’est imposer sa carte du territoire à quelqu’un qui a un territoire différent.
Ce n’est pas de la modestie. C’est de la rigueur.
Il y a quelque chose que j’observe depuis longtemps, et que j’aurais dû dire dans cette salle.
Les hommes, quand ils ont un problème, s’entourent. Assez naturellement, assez vite. Ils créent des codévs, des cercles informels, des déjeuners où on parle vrai. Dès le démarrage d’une entreprise, beaucoup vont instinctivement vers des réseaux où ils peuvent réfléchir à voix haute avec des gens qui sont passés par là. Ils appellent des gens qu’ils connaissent à peine pour demander une heure de leur temps. Sans trop se demander si ça se fait. Sans calculer si ça va déranger. Sans attendre d’avoir les bonnes questions.
Ce n’est pas une observation féministe. C’est une observation pratique. Et je la fais sans nostalgie ni ressentiment, juste avec la curiosité de comprendre ce qui se passe, pour voir ce qu’on peut en prendre.
Parce que pour nous, ce n’est pas spontané. Il y a presque toujours quelque chose qui freine. Un sentiment de ne pas être encore assez légitime pour prendre la place et le temps de quelqu’un. De ne pas avoir les bonnes questions. De ne pas être suffisamment avancée. Comme si demander de l’aide signifiait avouer un manque plutôt que chercher une ressource. Comme si s’entourer était une faiblesse plutôt qu’une compétence.
Moi, j’ai créé ma première entreprise seule. Je ne suis allée chercher personne. Je me suis dit que je trouverais toute seule, que ce n’était pas encore le bon moment pour demander, que je n’avais pas encore assez de questions précises. Quand j’ai voulu reprendre une entreprise des années plus tard, j’avais un mindset différent. J’ai appelé des gens. J’ai posé des questions inconfortables sur des comptes que je ne savais pas lire. J’ai accepté de ne pas savoir. Et c’est cette conversation-là, ces regards extérieurs sur ce que je construisais, qui m’a permis de dire non avant de m’y perdre.
Ce que certains font naturellement depuis le début, j’ai mis des années à le faire. Pas parce que je suis moins intelligente. Parce que personne ne m’avait dit que s’entourer était une compétence entrepreneuriale, pas un aveu de faiblesse.
Ce n’est pas une question de genre, au fond. C’est une question de ce qu’on nous a appris à faire avec nos lacunes. Les cacher ou les nommer. Les porter seules ou les partager. Les voir comme une honte ou comme un point de départ.
En garant la voiture, j’avais encore cette impression bizarre.
Celle d’avoir distribué des cartes pendant des années sans jamais vraiment en avoir reçu une. Pas au démarrage, en tout cas. Pas quand ça aurait peut-être changé quelque chose.
Ce soir, j’ai noté un prénom.
Quelqu’un qui a fait un bout du chemin que je veux faire. Je ne sais pas encore si j’enverrai le message. Mais je l’ai noté.
C’est déjà différent d’avant.
(Et si dans six mois je t’annonce que je n’ai toujours pas envoyé le message, tu as le droit de me citer.)
Je lis tout. Je réponds à tout.
Prends soin de toi et de ton business (mais de toi surtout).
Un jour ce sera simple.
Séverine
Pssitt. Si tu cherches quelqu’un qui connaît les deux côtés, dix ans d’entrepreneuriat et une posture forgée par dix ans de pratique sophrologique, tu sais où me trouver.
