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Geekette depuis 30 ans. L’IA m’a quand même pris par surprise

Cet article est paru dans ma newsletter Inspire le changement le 29 juin 2026. Recevoir les prochains numéros →

Hello,

NL13. J’aurais pu faire semblant de ne pas y penser.

Le 13, c’est le chiffre qu’on évite dans les hôtels, qu’on oublie dans les numérotations d’étage, qu’on regarde de travers dans les numéros de rue. En même temps, en Italie, c’est celui qu’on joue au loto. En France, vendredi 13 porte-bonheur, vendredi 13 catastrophe, ça dépend à qui tu poses la question.

Ce qui rend un chiffre maudit, c’est la représentation qu’on en a. Pas le chiffre lui-même.

Je te laisse faire le lien avec ce dont je veux te parler aujourd’hui.

Je suis une geekette.

Ça a commencé dans les années 2000, dans une ESN (Entreprise de Service Numériques) où je travaillais aux côtés d’ingénieurs informatiques. C’est là que j’ai codé mes premières petites applications sur Excel, en langage VB, pour automatiser le reporting de leurs missions. Rien de spectaculaire. Juste : cette tâche prend trop de temps, elle n’a pas de valeur ajoutée, la machine peut la faire à ma place. Alors on construit.

Ce réflexe ne m’a jamais quittée.

Quand ChatGPT est sorti, j’ai créé un compte le jour où j’en ai entendu parler. Curieuse, comme toujours. J’ai commencé comme tout le monde : des questions, des réponses, un moteur de recherche qui parle. Intéressant. Pas bouleversant.

Puis j’ai essayé de lui faire écrire des choses.

Les textes se reconnaissaient entre mille. Une musique artificielle, des transitions trop propres, un enthousiasme de façade. Je ne m’en servais pas pour mon activité. Pas question de mettre mon nom sur ça.

Sauf que.

J’avais la conviction que quelque chose, là-dedans, pouvait m’aider autrement. Pas à ma place. Avec moi. J’ai cherché comment, et j’ai trouvé Claude. Meilleur en français, moins de tics, plus de nuance, plus fiable. Mais encore beaucoup de corrections. Encore trop de temps passé à répéter ce que je voulais, à rectifier ce qui sonnait faux, à expliquer qui j’étais à chaque session.

Je passais plus de temps à corriger qu’à créer. Ce n’était pas un gain. C’était un déplacement de charge.

— La question de la semaine —

Est-ce que tu sais faire la différence entre utiliser un outil et l’avoir apprivoisé ?


— Ce que la science dit là-dessus —

Michael Merzenich, neuroscientifique américain, a consacré quarante ans à la plasticité cérébrale1. Ce qu’il a montré, et que ses travaux ont rendu incontestables : le cerveau ne se reconfigure pas par exposition passive. Il se reconfigure par usage actif, répété, orienté par l’intention.

Et là Gérard arrive, avec sa certitude habituelle. « Et si t’apprends juste à déléguer sans comprendre ce que tu délègues ? C’est encore de l’apprentissage, ça ? » C’est la question que je ne voulais pas me poser. Et c’est exactement là que la souveraineté commence à se distinguer de la dépendance.

Et c’est documenté. Ça veut dire que regarder quelqu’un utiliser un outil ne te fait pas maîtriser l’outil. Écouter un podcast sur l’IA ne te fait pas intégrer l’IA. Le cerveau change quand tu fais, pas quand tu observes.

Mais il y a un corollaire que Merzenich souligne moins souvent et que je trouve plus intéressant encore. La plasticité s’active davantage quand l’apprentissage a du sens pour celui qui apprend. Quand il résout un problème réel. Quand il répond à un besoin que le cerveau a identifié comme prioritaire. Ce qui veut dire que la meilleure façon d’apprendre à utiliser un nouvel outil, c’est de lui donner un vrai problème à résoudre. Pas des exercices. Pas un tutoriel. Un problème qui compte.

Et là Paulette débarque, comme toujours. « Donc je commence par mes vraies galères ? Pas les tutoriels, pas les formations, mes vraies galères à moi ? » Oui. Exactement. « OK mais j’ai peur de mal faire. » Je sais, Paulette. Fais quand même.

Ce moment est arrivé pour moi avec les skills. Des fichiers que j’ai construits pour que l’outil me connaisse : ma voix, mon rythme, mes tics d’écriture, mes règles éditoriales. J’y ai mis des dizaines d’articles et de posts écrits avant que l’IA n’existe. De là, l’outil a tiré quelque chose. Et quelque chose a basculé. Pas parce que l’outil était devenu meilleur. Parce que je lui avais donné les bons matériaux.

Mon cerveau a commencé à voir l’IA autrement à partir de ce moment-là. Pas comme une machine à corriger. Comme un interlocuteur qu’on a briéfé sérieusement.

— Ce que la psychologie dit là-dessus —

En 1985, Edward Deci et Richard Ryan publient les fondements de ce qu’ils appellent la Self-Determination Theory2. Leur thèse centrale : les êtres humains n’intègrent durablement que ce qu’ils choisissent librement, comprennent de l’intérieur, et relient à quelque chose qui leur appartient vraiment.

Trois besoins psychologiques fondamentaux :

  1. l’autonomie (choisir, décider),

  2. la compétence (comprendre assez pour agir),

  3. et le lien (que ça ait du sens dans ma vie, pas dans une vie abstraite).

Gérard, lui, a déjà tranché. « Donc les gens qui adorent un outil parce qu’on leur a dit qu’il fallait l’adopter, ils ne l’ont jamais vraiment intégré. Et ils ne le savent pas. » Non, Gérard. Ils ne le savent pas. Et c’est pour ça que les formations IA imposées en entreprise produisent si peu de transfert dans la pratique réelle.

Ce que Deci et Ryan décrivent comme condition d’intégration durable, c’est ce que j’appelle la souveraineté. Je comprends assez ce que l’outil fait pour décider de ce que je lui confie. Je garde ce qui m’appartient. Je délègue ce qui ne mérite pas mon temps.

Ce n’est pas une posture de méfiance. C’est une posture de discernement.

J’ai 54 ans. Quand l’IA est arrivée dans ma vie, mon merveilleux et mes filles de 22 et 24 ans ne l’utilisaient pas encore. Aujourd’hui, mon merveilleux, DSI vient de terminer une formation pour orienter sa carrière vers le consulting : aider les entreprises à garder leur souveraineté numérique, et les collaborateur à utiliser l’IA de manière raisonnée. Ma fille, en Master 2 Design et Sciences Sociales, apprend à coder le site de l’entreprise de communication qu’elle a créée et a pu mener des recherches d’une profondeur autrement impossible pour son mémoire.

Je n’ai pas décidé de former ma famille. J’ai partagé ce que je découvrais. Et ils ont trouvé leur propre usage, depuis leur propre terrain.

C’est ça, la Self-Determination Theory en vrai. Pas la transmission d’une méthode. La contagion d’une posture.

Paulette, elle, a déjà compris où ça allait et elle est à moitié paniquée, à moitié soulagée. « Attends. Ça veut dire que si j’apprends à ma façon, avec mes trucs à moi, c’est pas de la triche ? C’est vraiment apprendre ? » Oui, Paulette. C’est même la seule façon que le cerveau reconnaisse vraiment.

— Ce que ça change en vrai —

Le mot qui revient le plus souvent quand je parle de mon rapport à l’IA, c’est souveraineté.

Pas maîtrise. Pas expertise. Souveraineté.

La différence ? La maîtrise, c’est savoir faire. La souveraineté, c’est décider quoi faire faire et rester la personne qui décide. Je comprends un peu le HTML. Pas en experte. Mais assez pour savoir quand une modification est simple et la faire moi-même, et quand elle est complexe, demander à l’outil de m’apprendre plutôt que de faire à ma place. Cette nuance, je pense qu’elle est essentielle. Surtout pour les solopreneurs.

Parce qu’en solo, les tâches sans valeur ajoutée s’accumulent vite. Suivre ses KPI. Mettre en page une présentation de cours. Archiver, classer, reformuler. Des tâches que je sais faire. Des tâches qui me prenaient des heures. Des tâches que je n’aime pas toujours faire.

J’ai construit avec Claude un espace Notion pour suivre ma newsletter. Je lui ai donné la structure que je voulais, ce que je voulais suivre : les abonnés, les KPI, les éditions. Il a créé tout l’espace. Maintenant, les mises à jour me prennent vingt minutes, parce qu’il les fait avec moi.

Vingt minutes, là où il m’en fallait deux heures. Ce temps, je l’ai mis ailleurs. Dans l’écriture. Dans mes rendez-vous clients. Dans la réflexion.

Gérard ne lâche pas. Il ne lâche jamais. « À quel moment tu vérifies que c’est encore toi qui décides et pas l’outil qui t’a juste habituée à valider ce qu’il propose ? » C’est la bonne question. La seule qui compte, en fait. Et je n’ai pas toujours la réponse.

Je fournis la matière. Je valide les choix. Je corrige ce qui ne sonne pas comme moi. Je garde ma voix, ma pensée, mon jugement. L’outil fait ce qu’il fait mieux que moi : chercher, structurer, formatter, itérer vite, créer des workflows… Moi je fais ce que moi je fais mieux que l’outil : ressentir si c’est juste, décider si c’est bien, choisir si c’est moi.

Ce n’est pas de la délégation aveugle. C’est de la collaboration informée.

Et ce que j’ai observé depuis que j’ai construit cet écosystème : l’outil me recadre quand une énième idée surgit alors que je n’ai pas terminé de mettre en place la précédente. (Mon TDAH apprécie modérément. Ma productivité, beaucoup.) Il connaît mon contexte, mes projets, mes règles. Il ne repart pas de zéro à chaque session. Et moi, je n’explique plus qui je suis à chaque fois.

C’est ça qui a tout changé. Pas la puissance de l’outil. Le fait qu’il soit devenu familier. Pas docile, familier. Il y a une différence.

— Maintenant, la question qui te retourne le cerveau —

Et si le vrai critère pour choisir comment utiliser l’IA n’était pas « Est-ce que ça va assez vite » mais « Est-ce que je comprends encore ce que je fais » ?


— 3 pistes concrètes à explorer cette semaine —

  1. Recense les trois tâches récurrentes de ton activité qui prennent du temps et n’ont pas de valeur ajoutée, celles que tu fais parce qu’elles doivent être faites, pas parce qu’elles te ressemblent. Ce sont les premières candidates à confier à un outil. Pas les tâches créatives. Pas les tâches relationnelles. Celles-là.

  2. Avant de te demander comment utiliser l’IA, demande-toi ce que tu veux garder pour toi. Ta voix. Ton jugement. Ton rapport au client. Ce que tu veux garder est un meilleur point de départ que ce que tu veux déléguer, parce qu’il définit ce que l’outil ne touchera jamais.

  3. Si tu utilises déjà l’IA et que tu passes encore beaucoup de temps à corriger : c’est le signe que l’outil ne te connaît pas encore assez. Ce n’est pas un problème de compétence. C’est un problème de contexte. L’outil a besoin de matière pour travailler avec toi, pas juste de consignes à la volée.

Je lis tout. Je réponds à tout. Si cette lettre a allumé quelque chose, une question sur comment tu pourrais construire ton propre usage, une résistance que tu sens encore, un truc que tu as essayé et qui n’a pas marché, dis-le-moi.

Prends soin de toi et de ton business (mais de toi surtout).
Un jour ce sera simple.

Séverine

Pssitt. J’ai mis deux ans à construire un usage de l’IA qui me ressemble. Ce que j’ai appris en chemin, je le transmets maintenant dans CAP Entrepreneur, pas comme une méthode à copier, mais comme une posture à trouver, depuis ton propre terrain.

Sources

1

Merzenich, M. M. (2013). Soft-Wired : How the New Science of Brain Plasticity Can Change Your Life. Parnassus Publishing.

2

Deci, E. L. & Ryan, R. M. (1985). Intrinsic Motivation and Self-Determination in Human Behavior. Plenum Press.