Hello,
Il y a des phrases qu’on entend une seule fois. Et qui durent trente ans.
J’avais dix-sept ans. Un bac A2 (je vous parle d’un temps…), une idée très précise de ce que je voulais faire de ma vie, et la conviction tranquille de celles qui n’ont pas encore appris à douter d’elles-mêmes. Reporter de guerre. Aller là où les choses se passaient vraiment. Rapporter la vérité sur les horreurs vécues, les oppressions, les injustices. Dénoncer les dictateurs. Il me semblait que c’était ça, l’essentiel : que quelqu’un y aille, que quelqu’un regarde, que quelqu’un revienne raconter.
J’avais postulé dans un établissement pour apprendre la photo et le journalisme. Et j’avais été reçue par le directeur.
Je me souviens de l’état dans lequel j’étais ce jour-là. Excitée, fière, heureuse d’une façon un peu maladroite, comme quand on sent qu’on est à l’entrée de quelque chose. La conversation n’a pas duré longtemps. Il m’a regardée et m’a dit que trois heures de transport par jour, ce n’était pas raisonnable pour faire ses études dans de bonnes conditions.
Je l’ai cru.
Et j’ai renoncé.
Ce qui me rend folle encore aujourd’hui, ce n’est pas le directeur. C’est moi dans ce bureau. La facilité avec laquelle une phrase prononcée, par quelqu’un d’autre, peut devenir ta propre conviction en l’espace de quelques secondes. Il n’avait pas dit : tu n’as pas les capacités. Il n’avait pas dit : ce n’est pas fait pour toi. Il avait parlé de transport. Et j’avais transformé ça, sans m’en rendre compte, en quelque chose qui voulait dire : tu n’iras pas.
Ce que je n’ai pas fait à l’époque : chercher une autre école. Interroger si la phrase était vraie, ou juste commode. Je me demande parfois si elle m’a soulagée quelque part. Si la vocation était réelle, ou si elle portait quelque chose que je n’étais pas encore prête à assumer. Je ne sais pas. Et c’est peut-être là l’endroit le plus honnête que je puisse atteindre sur le sujet : je ne sais pas.
Ce qu’on garde d’un moment, ce n’est jamais exactement ce qui s’est passé. C’est ce qu’on était prête à entendre ce jour-là.
La vie a fait ce qu’elle fait. Elle m’a imposé de commencer à travailler. L’hôtellerie d’abord, la restauration, puis l’assistanat, puis la communication. Et bien plus tard la sophrologie. Et aujourd’hui, le mentorat pour les entrepreneurs.
Des domaines qui n’ont pas grand-chose à voir entre eux, vu de l’extérieur. J’ai passé des années à lire ça comme un défaut de trajectoire. Une suite de hasards. Et puis un jour j’ai posé les choses autrement. Non plus : qu’est-ce que j’ai fait ? Mais : qu’est-ce qui m’animait, vraiment, dans chacune de ces étapes ?
Creuser. Chercher. Comprendre. Éveiller les consciences, à commencer par la mienne.
Paulette a bondi. « Mais c’est EXACTEMENT ce que fait une reporter de guerre ! » Oui, Paulette. C’est exactement ça.
Le fil n’a pas disparu. Il a juste changé de terrain.
Pendant des années, j’ai lu ma trajectoire comme une série d’accidents. Je ne voyais pas le moteur. Je voyais les carrefours, les virages non prévus, les arrêts que je n’avais pas choisis. Mais le moteur, lui, n’a jamais changé. La même curiosité qui me poussait à passer des heures après une séance de sophrologie à comprendre ce qui s’était passé dans la salle. La même que celle qui me faisait creuser dans les comptes d’exploitation de mes patrons pour en faire des outils lisibles. La même que celle qui me fait écrire cette lettre le dimanche matin.
Ce n’est pas une trajectoire en zigzag. C’est une trajectoire en spirale. Ce n’est pas la même chose.
La reporter de guerre que je voulais être à dix-sept ans, je la retrouve partout dans ce que je fais aujourd’hui. Dans la façon dont j’entre dans une session avec une cliente en cherchant ce qui est vrai, pas ce qui est présentable. Dans la façon dont j’écris chaque semaine pour approcher quelque chose d’honnête plutôt que quelque chose de confortable. Dans la conviction que l’essentiel, c’est que quelqu’un aille regarder et revienne raconter.
Le terrain a changé. La guerre, dans mon bureau, c’est l’intérieur. Les dictateurs, ce sont les croyances qui gouvernent sans se montrer. Et le reportage, c’est cette lettre.
Gérard a levé les yeux au ciel. « Tu te compares à une reporter de guerre parce que tu écris une newsletter ? » Ce n’est pas la comparaison qui m’intéresse, Gérard. C’est le fil. Ce qui reste constant dans ce qui change. Et pour moi, depuis mes dix-sept ans, c’est ça : l’envie que quelqu’un aille voir et revienne dire.
Ce que j’aurais voulu dire à la fille dans ce bureau, c’est moins « Ne renonce pas » que « Regarde ce que tu es en train de vouloir, vraiment ». Parce que ce qu’elle voulait n’est allé nulle part. Il s’est exprimé autrement, dans des espaces qu’elle n’aurait pas imaginés ce jour-là.
C’est la première fois que je fais vraiment ce lien. Que je vois, clairement, que la fille de dix-sept ans qui voulait aller regarder le monde en face et revenir raconter, c’est exactement ce que je fais encore aujourd’hui. Juste dans un autre couloir. Ce n’est pas une consolation. C’est une reconnaissance.
Peut-être que c’est ça, la vocation. Pas un métier. Pas une case. Quelque chose qui cherche son terrain, et qui finit toujours par le trouver.
Un jour ce sera simple.
Séverine
Pssitt. Il paraît que raconter ses histoires, c’est le début de les comprendre. Je ne suis pas sûre que ce soit toujours confortable. Mais je crois que c’est toujours utile.
