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Le vrai risque n’est pas d’échouer

Cet article est paru dans ma newsletter Inspire le changement le 17 août 2026. Recevoir les prochains numéros →

Hello,

Bon… j’ai donc pris du retard mais comme me l’a écrit, , j’étais exactement là où je devais être.

J’ai profité de chaque instant et j’ai pris le temps de me relire à la lumière de mon vécu et de ce qui peut t’apporter un éclairage, un élément de compréhension.

Maintenant que c’est posé, on y va, parce que tu as assez attendu cette édition.

Ce que tu vas comprendre cette semaine :

  • Qu’est-ce qui reste, une fois la ligne franchie ?

  • Pourquoi le cerveau ne sait plus quoi faire une fois la ligne franchie ?

  • Ce vide après l’arrivée, c’est vraiment documenté ?

  • Qu’est-ce qui se passe vraiment dans un corps et une tête qui viennent de tenir un objectif de plusieurs mois ?

  • Et si le vrai risque n’était pas d’échouer, mais de réussir sans avoir organisé l’après ?

  • Par où commencer pour préparer l’après avant même d’y être ?

Je n’étais pas en haut du Ventoux, le 6 août.

Et si tu m’as suivie, tu sais à travers mes carnets de voyage, que j’ai vraiment fait tout ce que je pouvais pour y être.

Mais j’ai attendu fébrilement qu’elle descende les trente kilomètres supplémentaires qui l’a séparait de nous, après avoir gravi le sommet.

Cycliste sur une route devant un camion jaune Zwift

Et quand elle est arrivée, il y avait tant de choses que mon cœur de maman n’a évidement pas résisté à ce trop plein de fierté.

Même si, on ne va pas se mentir, je n’aurais jamais imaginé me retrouver sur une étape du tour de France à faire des ravitos. Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour ses enfants.

Cela étant dit, je l’avais glissé dans la dernière édition : ce Ventoux, je le regardais venir depuis des mois, avec un mélange d’admiration et d’un truc que je n’arrivais pas encore à nommer.

Je n’ai jamais douté qu’elle irait au bout. JAMAIS. Ça, ce n’est pas mon sujet, et je veux être honnête là-dessus. Les peurs, oui, je les ai vues passer. Les nuits où elle se demandait si elle avait bien fait de s’engager. La pression qu’elle s’est mise toute seule, sans que personne ne la lui demande.

Je suis sa mère. Je suis aussi, depuis qu’elle a monté sa boîte, sa coach business officieuse, celle qu’on appelle un dimanche soir pour un doute sur un tarif ou une hésitation à démarcher un client. Je l’accompagne, comme mes clients, autant à titre perso, qu’à titre pro.

Bon. Alors où est mon sujet, si ce n’est pas le doute ?

Il est dans l’entraînement, pas dans l’arrivée. Pendant des mois, elle a roulé presque tous les jours. Ça structurait ses matins, ses soirs, ses week-ends. C’était devenu un rituel, presque une identité provisoire : celle qui s’entraîne pour le Ventoux.

Avec la motivation et la persévérance de celle qui veut se dépasser, se prouver qu’elle en est capable.

Pas d’insouciance, une préparation minutieuse.

Et depuis le 6 août au soir, ce rituel s’est arrêté d’un coup.

Dix jours plus tard, pendant que je réécris cette lettre, je commence déjà à voir ce que ça peut faire, ce vide-là. Et je n’y penses pas seulement pour ma merveilleuse fille, mais aussi parce qu’une cliente m’a raconté, il y a quelques semaines, exactement la même tension, version entrepreneuriale.

Elle a lancé son offre après huit mois à y penser tous les jours. Le jour J, tout s’est très bien passé. Et quelques jours plus tard, elle m’a écrit : « Je devrais être heureuse. Je me sens juste vide. »

Tu me suis toujours ? Bien. Parce que c’est exactement de ça dont je veux te parler cette semaine. Pas de l’avant. De l’après.

— La question de la semaine —

Qu’est-ce qui reste, une fois la ligne franchie ?

Ma vraie question n’a jamais été si elle allait y arriver. J’en étais certaine, et pour une fois, ce n’était pas de l’angoisse maternelle déguisée en confiance. Ce qui m’occupe, c’est ce qui se passe quand le compte à rebours qui rythme nos journées depuis des mois s’arrête net.

— Ce que la science dit là-dessus —

Pourquoi le cerveau ne sait plus quoi faire une fois la ligne franchie ?

Dans les années 1990, le neuroscientifique Wolfram Schultz, à l’université de Cambridge, montre que les neurones à dopamine ne s’activent pas pour la récompense elle-même1. Ils s’activent pour l’écart entre ce qu’on attendait et ce qu’on reçoit vraiment. Tant que cet écart existe, tant qu’il reste une part d’incertitude, la dopamine circule. C’est elle qui pousse à continuer.

Gérard s’installe, très content de lui. « Donc tant que tu ne sais pas si tu vas y arriver, ton cerveau adore ça ? » En quelque sorte, Gérard. « Et le jour où tu sais que t’as réussi ? » Le jour où tout se déroule exactement comme prévu, l’écart tombe à zéro. Plus de surprise à traiter. Plus rien à prédire.

Pendant des mois, chaque sortie à vélo de ma fille a porté un peu d’incertitude. Allait-elle tenir la distance. Allait-elle progresser. Ce doute-là, minuscule, répété, apprivoisé, est celui qui a alimenté sa motivation jour après jour. Le 6 août, une fois le sommet atteint exactement comme prévu, ce moteur n’a plus rien à traiter. Et il n’y avait, ce soir-là, aucun autre horizon en file d’attente pour prendre le relais.

(Sauf… bien sûr… le spritz bien frais !)

Ce n’est pas un manque de caractère. C’est un circuit qui a fait exactement ce qu’il devait faire pendant des mois, et qui se retrouve, du jour au lendemain, sans rien à calculer.

— Ce que la psychologie dit là-dessus —

Ce vide après l’arrivée, c’est vraiment documenté ?

En 2018, les chercheuses britanniques Kate Howells et Mathijs Lucassen publient une étude sur des athlètes olympiques de l’équipe britannique, revenues des Jeux de Rio en 20162. Elles décrivent ce qu’elles appellent le « post-Olympic blues » : une chute affective nette dans les semaines qui suivent un objectif poursuivi pendant des années, atteint, parfois même, très bien réussi.

Paulette s’étonne. « Attends, même quand elles gagnent une médaille, elles s’effondrent après ? » Oui, Paulette. Ce n’est pas lié à l’échec. C’est lié à la disparition brutale de tout ce qui organisait leur quotidien depuis des années : l’entraînement, l’objectif, l’identité construite autour de « je me prépare pour ça ».

Ce que Howells et Lucassen montrent, c’est que ce creux n’est ni un dysfonctionnement, ni le signe qu’on aurait dû profiter davantage du moment. C’est une phase attendue, documentée, qui touche des sportives entraînées depuis l’enfance à encaisser l’effort. Exactement comme ça peut toucher un.e entrepreneur.e trois jours après avoir lancé l’offre qu’elle préparait depuis huit mois.

Ma fille a atteint le sommet. Je l’ai vue arriver les yeux brillant de fierté. Mais je sais déjà que la vraie traversée, celle qui m’intéresse en tant que mère, et en tant que coach, commence maintenant. Après la photo au sommet. Pas avant.

— Ce que ça change en vrai —

Qu’est-ce qui se passe vraiment dans un corps et une tête qui viennent de tenir un objectif de plusieurs mois ?

Le corps, d’abord. Des mois de sollicitation régulière, et puis plus rien, du jour au lendemain si personne ne prévoit ce qui vient après. Le cognitif, ensuite. Toutes ces micro-décisions quotidiennes, quoi répondre, quand relancer, comment gérer la charge, qui n’ont soudain plus aucune raison d’être. L’émotion, elle, fait ce qu’elle veut. De la fierté, bien sûr. Mais aussi, parfois, un creux qu’on n’attendait pas et qu’on n’ose pas nommer parce qu’on est censée être heureuse. Et le sens, enfin, qui doit se reconstruire ailleurs, une fois que « je prépare mon lancement » ne répond plus à la question de savoir ce qu’on fait de ses journées.

Elle est arrivée en rendez-vous avec le sourire de celle qui a réussi. Ce sourire-là, je le reconnais dans les messages qu’on m’envoie après un grand oui : le point d’exclamation qui n’en finit pas, la capture d’écran de la première vente, le « j’ai réussi » tapé d’un trait. Et puis, quelques jours plus tard, souvent, un autre message arrive. Plus timide. Celui de cette cliente dont je te parlais plus haut, après huit mois de préparation et un lancement qui s’est très bien passé : « Je devrais être heureuse. Je me sens juste vide. » Le doute avant de se lancer. Le vide après avoir tenu. Deux moments, un même circuit.

Gérard fronce les sourcils. « Donc réussir un truc énorme, ça peut faire aussi mal que de le rater ? » Pas aussi mal, Gérard. Différemment. Personne ne prépare le retour d’un sommet.

Voilà à quoi ressemble ce vide : la messagerie qui s’accumule sans qu’on l’ouvre. Le rendez-vous client qu’on décale une fois, puis deux. L’envie de fermer l’ordinateur et de ne plus y toucher pendant deux jours, alors qu’il y a trois semaines encore, on ne pensait qu’à ça. Mes clientes m’écrivent en pensant qu’il y a un problème avec l’offre, avec le business, avec elles. Il n’y a pas de problème. Il y a un circuit qui a tourné à plein régime pendant des mois et qui attend qu’on lui donne la prochaine chose à prédire.

Et, il y a une version plus sournoise de ce vide. Celle où, une fois que ça roule enfin, une part de toi se met à freiner sans le dire. Moins de relances, moins de prises de parole, une offre qu’on repousse d’annoncer alors qu’elle est prête. On appelle ça de la fatigue, du manque de temps. Ce n’est pas toujours ça. Cette peur de réussir, je lui consacrerai une prochaine édition. Elle mérite plus qu’un paragraphe.

Et c’est là, je crois, que réside le plus important. Penser que l’après se régle une fois qu’on y est, dans cet espace de flottement, une fois le grand vide installé. L’après se prépare. Autant que l’avant, autant que le pendant. Pas dans l’urgence du manque, mais en amont, quand tout roule encore et qu’il reste de la place pour y penser sans pression.

Et il est important de poser noir sur blanc la direction d’après, pas une fois le palier franchi. Avant.

— Maintenant, la question qui te retourne le cerveau —

Et si le vrai risque n’était pas d’échouer, mais de réussir sans avoir organisé l’après ?

— 3 pistes concrètes à explorer cette semaine —

Par où commencer pour préparer l’après avant même d’y être ?

  • Avant même d’atteindre ton objectif actuel, note une chose, une seule, que tu voudras regarder juste après, sans pression, presque insignifiante. Un nouvel horizon minuscule, prêt à prendre le relais le jour où le grand vide arrive.

  • Si tu viens de franchir un palier dans ton activité, un lancement, une signature, une mission terminée, prends dix minutes pour lister noir sur blanc tout ce que ce projet t’obligeait à faire chaque semaine. Puis décide, dès maintenant, ce qui prend sa place dans ton agenda la semaine prochaine. Une seule chose suffit. Ne laisse pas ce vide se faire remplir par la première urgence venue.

  • Si le creux arrive après une réussite, ne le confonds pas avec un signal d’alarme sur la valeur de ce que tu viens d’accomplir. Howells et Lucassen le montrent chez des athlètes olympiques : ce n’est pas un problème à résoudre en urgence. C’est une phase à traverser, en sachant qu’elle passe.


Je lis tout, je réponds à tout. Si cette édition a réveillé un après que tu vois arriver, ou que tu traverses déjà, dis-le-moi.

Prends soin de toi et de ton business (mais de toi surtout). Un jour ce sera simple.

Séverine

Pssitt. Promis, j’arrête de te parler du Ventoux, mais pas forcément des exploits de mes filles, parce que comme toi, elles vivent des expériences qui sont une matière riche à analyser et qui m’inspire.

Illustrations Salomette Studio ou celle qui a gravi le Ventoux.


Sources

1

Schultz, W., Dayan, P. & Montague, P. R. (1997). « A Neural Substrate of Prediction and Reward. » Science, 275(5306), 1593-1599.

2

Howells, K. & Lucassen, M. (2018). « ‘Post-Olympic blues’ : The diminution of celebrity in Olympic athletes. » Psychology of Sport and Exercise, 37, 67-78.