Après un deuil, une séparation, un licenciement ou un burn-out, beaucoup de personnes décrivent la même chose : elles ont l’impression que leur corps ne leur appartient plus. Fatigue inexpliquable, tensions persistantes, sommeil chaotique, sensation d’être à côté de soi-même. Ces réactions ne sont pas des signes de faiblesse, ni des symptômes à faire taire. Ce sont les manifestations physiques d’un événement de vie difficile que le corps est en train de traiter à sa manière.
Cet article s’adresse à vous si vous traversez une période éprouvante et que vous ne comprenez pas toujours ce qui se passe dans votre corps. Il ne propose pas de solutions miracles. Il propose quelque chose de plus utile : des clés pour comprendre ce que votre corps est en train de vivre, pourquoi il réagit comme il réagit, et comment commencer à renouer avec lui plutôt que de le subir.
Vous y trouverez des éclairages sur le fonctionnement du système nerveux en situation de stress intense, sur la mémoire corporelle des événements difficiles, sur les deux grandes formes de déconnexion au corps après un choc, ainsi qu’un exercice simple à faire seul pour commencer à reprendre contact. L’ensemble est ancré dans ce que les neurosciences et la sophrologie nous apprennent sur le lien entre émotions, système nerveux et vécu corporel.
Vous venez de vivre quelque chose de difficile. Un deuil, une séparation, un licenciement, un burn-out. Et votre corps, lui, semble avoir sa propre façon de réagir, parfois de manière surprenante, déroutante, ou même inquiétante. Vous n’arrivez plus à dormir. Vous vous sentez lourd.e, cotonneux.se, absente. Ou au contraire, vous tournez à plein régime sans pouvoir vous arrêter. Tout ça, c’est normal. Et ce n’est pas dans votre tête.
Le corps face au choc émotionnel : un mécanisme de protection, pas une défaillance
Le corps n’est pas en retard, il est en train de faire son travail
Quand un événement vient ébranler votre vie, votre système nerveux ne fait pas la différence entre un danger physique immédiat et une douleur émotionnelle profonde. Pour lui, la perte d’un être aimé, l’annonce d’un licenciement ou la rupture d’une relation longue de dix ans, c’est une menace réelle. Et il répond en conséquence.
Concrètement, votre système nerveux autonome, celui qui régule tout ce que vous ne commandez pas consciemment, respiration, rythme cardiaque, digestion… bascule dans un état de mobilisation ou d’effondrement. Vous connaissez peut-être la réponse «combat ou fuite» de Carl Rogers : le cœur qui s’emballe, les muscles qui se tendent, le souffle qui se raccourcit… Mais il existe aussi une réponse moins connue, celle de l’immobilisation : le corps qui se fige, l’énergie qui s’effondre, la sensation de ne plus être vraiment là. Les deux sont des mécanismes de protection. Le problème, c’est quand ils s’installent dans la durée.
Le chercheur Stephen Porges a décrit ce fonctionnement avec précision dans ce qu’on appelle la théorie polyvagale. Ce qui est important à retenir pour vous, c’est ceci : votre corps n’est pas en train de vous trahir. Il fait exactement ce qu’il est censé faire face à quelque chose d’intense. Il cherche à vous protéger.
Mémoire corporelle et événement difficile : ce que le corps stocke quand les mots ne suffisent pas
Pourquoi votre corps stocke ce que les mots ne peuvent pas dire
Il y a quelque chose que Bessel van der Kolk, psychiatre spécialisé dans le trauma, a formulé d’une façon qui a traversé toutes les disciplines : le corps n’oublie rien.
Ce qu’il veut dire par là, c’est que certaines expériences ne passent pas par les mots. Elles s’inscrivent directement dans la mémoire du corps : dans les tensions musculaires, les postures, les réactions automatiques. Vous pouvez être capable de raconter ce qui s’est passé de façon très claire, et pourtant votre corps, lui, réagit encore comme si c’était en train de se produire. La gorge qui se serre en parlant d’une certaine personne. Les épaules qui remontent dès que vous pensez à cette période. La fatigue qui revient sans raison apparente.
Ce n’est pas de la faiblesse. Ce n’est pas non plus quelque chose que la volonté seule peut effacer. C’est simplement la façon dont le système nerveux stocke l’information difficile, et dont il attend une occasion de la traiter.
Déconnexion corporelle après un traumatisme : les deux formes les plus fréquentes
Les formes que peut prendre cette déconnexion
Après un choc, la relation au corps peut se perturber de deux façons très différentes, et parfois opposées.
Il y a d’abord le corps absent. Vous traversez vos journées sans vraiment les sentir. Vous mangez sans goût, vous marchez sans percevoir vos pieds sur le sol, vous vous allongez sans ressentir le poids de votre corps sur le matelas. C’est comme si vous existiez depuis votre tête uniquement, un peu en lévitation au-dessus de vous-même. Cette forme de déconnexion est souvent une réponse du système nerveux à quelque chose de trop intense pour être ressenti en direct : il met le corps en veille pour que vous puissiez continuer à fonctionner.
Il y a ensuite le corps hypervigilant. Là, au contraire, chaque sensation est amplifiée et scrutée. Vous surveillez votre rythme cardiaque, vous interprètez chaque douleur, vous êtes à l’affût du moindre signal. L’attention au corps existe, mais elle est envahie par la peur. Ce sont souvent des personnes très sensibles, ou qui ont vécu quelque chose de particulièrement intense sur le plan physique ou émotionnel.
Ces deux états semblent opposés, mais ils viennent du même endroit : un système nerveux qui cherche comment faire avec quelque chose de plus grand que l’habituel.
Reprendre contact avec son corps après un choc : un exercice en trois temps
Un exercice simple pour reprendre contact
Avant d’aller plus loin, je vous invite à essayer quelque chose. Pas pour forcer quoi que ce soit, juste pour observer. Trois minutes suffisent.
Ancrage en trois temps
- La gravité (1 min) — Pose votre attention sur le poids de votre corps sur la chaise, le canapé, le sol. Là où votre corps est en contact avec quelque chose. Ne cherchez pas à modifier votre posture. Juste sentir : je suis là, je pèse quelque chose, je suis soutenu.
- Le souffle (1 min) — Posez une main sur le ventre. Observez simplement si votre ventre bouge quand vous respirez. Ne cherchez pas à contrôler. Si le souffle est court ou retenu, notez-le sans jugement, c’est une information, pas un problème à résoudre.
- La périphérie (1 min) — Laissez ton attention voyager vers les bords : le bout des doigts, la plante des pieds, le sommet de la tête. Ces extrémités qu’on oublie souvent, et qui disent simplement : vous avez un corps, et vous êtes ce corps.
Vous n’avez pas besoin de ressentir quoi ce soit de particulier. Juste observer ce qui est là.
Corps et émotion : passer de la surveillance au dialogue
De l’ennemi à l’allié, changer de regard sur ce que votre corps traverse
Il y a un basculement que j’observe souvent dans l’accompagnement, et qui change beaucoup de choses : le moment où quelqu’un passe de «mon corps me lâche» à «mon corps me donne des informations».
Quand vous remarquez que vos épaules sont remontées jusqu’aux oreilles depuis ce matin, vous pouvez l’interpréter comme un symptôme de plus à gérer, ou comme un signal que quelque chose en vous est encore en tension, encore en train de faire face. Ce déplacement, de la surveillance au dialogue, c’est tout un apprentissage. Et c’est ce que le travail corporel, notamment en sophrologie, vise à construire progressivement.
Votre corps n’est pas en retard sur vous. Il traverse, à sa façon et à son rythme, ce que vous traversez. Il mérite d’être entendu plutôt que combattu.
Ce que ça change de travailler avec le corps
On croit souvent qu’il faut d’abord comprendre avec la tête pour que les choses changent. Trouver les bonnes raisons, analyser ce qui s’est passé, mettre des mots dessus. Et oui, c’est important. Mais certaines choses ne se déplacent pas par les mots seuls.
Parce que ce que vous portez dans le corps n’a pas été stocké en mots, il a été stocké en sensations, en tensions, en réactions automatiques. Pour qu’il puisse bouger, il a besoin d’un autre chemin : celui du vécu corporel conscient. Pas nécessairement quelque chose d’intense ou de spectaculaire. Parfois, c’est juste apprendre à sentir ses pieds sur le sol. À poser une main sur son cœur. À remarquer que le souffle est revenu, même un peu.
Ces petits ancrages, répétés, construisent quelque chose : une forme de sécurité intérieure qui ne dépend pas de ce qui se passe à l’extérieur. Pas une armure. Pas une façon de ne plus rien ressentir. Plutôt un endroit à l’intérieur de soi où il est possible de se poser, même quand la tempête n’est pas tout à fait terminée.
Traverser, pas effacer
Ce que vous vivez en ce moment a un avant et un après. Ce n’est pas quelque chose qu’on efface ou qu’on «gère» comme un problème technique. C’est quelque chose qu’on traverse, avec tout ce que ça implique : du temps, de la douceur pour soi, et parfois de l’aide.
Votre corps est dans cette traversée avec vous. Pas contre vous. Lui redonner une place, même petite, même douce, c’est souvent le premier pas pour que quelque chose commence à se remettre en mouvement.
Questions fréquentes sur les réactions corporelles après un choc
Est-ce que les réactions physiques après un deuil ou une séparation sont normales, même si elles durent longtemps ?
Oui. Il n’y a pas de calendrier fixé pour ce que vit le corps après un événement difficile. Certaines personnes traversent une fatigue profonde pendant plusieurs mois. D’autres voient les tensions physiques s’installer bien après que la vie a repris son cours apparent. Ce qui compte davantage que la durée, c’est l’évolution : est-ce que quelque chose, même lentement, se déplace ? Si vous avez le sentiment que rien ne bouge depuis longtemps, ou que les symptômes s’intensifient, c’est le bon moment pour chercher un accompagnement, médical, psychologique ou somatique.
J’ai du mal à pleurer alors que je sais que je suis touché. Est-ce que c’est un problème ?
Non. L’absence de larmes ne signifie pas l’absence de douleur. Elle peut signifier que le corps est dans un état de sidération ou d’anesthésie émotionnelle, une réponse fréquente face à quelque chose de trop grand à traverser d’un coup. Certaines personnes pleurent facilement, d’autres expriment leur douleur autrement : par la fatigue, le repli, l’agitation, ou simplement le silence. Toutes ces formes sont valides. Ce qui compte, c’est de ne pas vous juger pour la façon dont votre système nerveux choisit de gérer l’intense.
J’ai repris une vie normale en apparence, mais je me sens encore vide ou à côté de moi. Pourquoi ?
Parce que la vie sociale et professionnelle peut reprendre bien avant que le système nerveux ait terminé son travail. On appelle parfois ça le «fonctionnement en pilote automatique» : le corps continue d’avancer, mais une partie de vous est encore en train de traiter ce qui s’est passé. Ce n’est pas un signe que vous allez mal ou que vous reculez. C’est souvent un signe que vous avez tenu à bout de bras, et que votre système nerveux attend un espace sûr pour commencer à relâcher.
La sophrologie peut-elle vraiment aider après un événement de vie difficile, ou c’est plutôt pour «gérer le stress » ?
La sophrologie est souvent réduite à la gestion du stress, mais son champ d’action est bien plus large. Elle travaille spécifiquement avec le vécu corporel, la mémoire sensorielle et le système nerveux, ce qui en fait un outil particulièrement pertinent pour accompagner les traverses difficiles : deuil, séparation, burn-out, transition de vie. Elle ne cherche pas à effacer ce qui s’est passé, mais à aider le corps et le système nerveux à retrouver progressivement un état de sécurité intérieure, depuis lequel il devient possible de traiter, puis de traverser.
Par où commencer quand on se sent complètement déconnecté de son corps ?
Par le plus simple et le plus concret possible. Pas une pratique ambitieuse, pas un programme bien construit, juste un point de contact. Sentir la chaleur d’une tasse dans ses mains. Poser les pieds à plat sur le sol et les sentir vraiment. Remarquer sa respiration sans chercher à la modifier. Ces micro-gestes ne guérissent pas, mais ils font quelque chose d’essentiel : ils rétablissent le fil. Et c’est depuis ce fil qu’on peut commencer à retravailler le reste, seul ou accompagné.
Je suis, Séverine Roussel sophrologue, spécialisée en santé mentale et émotionnelle, avec plus de dix ans de pratique et de formation de sophrologues.
Il y a un avant & un après. Entre les deux, il y a moi. J’accompagne les moments de bascule.J’explore dans mes articles la façon dont psychologie, neurosciences et sophrologie se croisent pour vivre mieux.